Immigration : perception publique et discours médiatique ou comment combattre des « croyances ».

Posted by EU-Logos on 20/01/13

L’élaboration des politiques migratoires dépend de plus en plus d’une opinion publique, elle-même souvent fortement influencée par les croyances et la nature de l’exposition médiatique, plus que par les faits eux-mêmes. Un débat serein sur ces politiques exige un traitement médiatique objectif et approfondi des problématiques économiques et sociales liées à l’immigration. On préfère faire porter les efforts sur le dispositif juridique qui empile de façon inextricable des mesures à dominante répressive plutôt que de développer des campagnes d’information. Sur ce plan l’Union européenne suit la tendance quand elle ne la précède pas.

C’est une constatation que beaucoup font de façon plus ou moins intuitive. Cependant commencent à apparaitre des études à vocation scientifique sur ce phénomène ( cf. infra : pour en savoir plus). Comme toute opinion publique, elle est versatile et cela témoigne précisément de cette exposition médiatique. Un exemple frappant : le vote en France des étrangers non citoyens européens avait recueilli 60% des sondés en faveur d’une telle mesure, au point que la président de la République, Nicolas  Sarkozy s’était déclaré en faveur ,avant de changer d’opinion. Cet avantage momentané n’a pas été mis à profit pour mener un travail d’information dans un climat un peu plus apaisé et l’opinion publique française s’est retournée au point que François Hollande renonce, pour l’instant, à mettre en œuvre une de ses promesses de campagne : un référendum serait l’échec assuré et , solution alternative, il n’a pas la majorité au Congrès qui rassemble sénateurs et députés pour modifier la Constitution. Or le problème de l’immigration est d’abord celui de la bonne intégration des immigrés et le droit de vote au niveau local y contribuerait.

L’accroissement des flux migratoires vers les pays développés au cours des vingt dernières années a  transformé la nature de l’immigration. Dans le même temps, la composition même de ces flux migratoires s’est profondément modifiée, qu’il s’agisse de la diversification des pays d’origine des immigrés que des types de migration. Chacun le sait. De plus  pour l’opinion publique nationale,  la conception et la mise en oeuvre des politiques migratoires et d’intégration ont été rendues d’autant plus complexes qu’elles doivent désormais tenir compte de la place croissante prise par la politique commune d’immigration au niveau européen. D’où une action à mener sur deux fronts, celui de l’immigration et celui de l’Europe, deux thèmes qui cumulent les méfiances à leur égard. L’élaboration des politiques migratoires est le résultat d’un processus complexe, dans lequel l’opinion publique joue un rôle essentiel et la dégradation continue de la situation économique a ravivé l’opposition à l’immigration et les sentiments anti immigrés créant un défi important pour les gouvernements dans les années à venir alors même que le vieillissement démographique rendrait souhaitable un recours croissant à l’immigration de travail. Dans ce contexte, une meilleure compréhension des mécanismes de formation de l’opinion publique concernant l’immigration permettrait de faire face à un éventuel regain des opinions hostiles aux immigrés et à l’immigration, et aux tensions que celle-ci pourrait susciter.

Mais cela suppose un consensus sur une définition de l’opinion publique : l’agrégation d’opinions individuelles ?  ou bien le produit d’une discussion publique aboutissant à un processus de recherche du consensus. Le recours aux enquêtes d’opinion connait une dérive dangereuse : les résultats sont présentés comme l’expression « de la volonté populaire ».

Concernant la dimension économique de l’impact de l’immigration, la recherche en sciences sociales s’est principalement concentrée sur deux aspects majeurs. Le premier concerne l’impact de l’immigration sur le marché du travail national, tandis que le second porte sur l’impact des nouveaux arrivants sur les finances publiques et les systèmes de protection sociale. Or les études empiriques sur le sujet concluent à un impact faible ou inexistant de l’immigration sur les salaires des travailleurs autochtones. S’agissant maintenant de l’impact supposé sur les finances publiques, (allocations familiales, maladies, chômage mis avant l’extrême droite et milieux populistes) là encore, il n’y a pas de consensus en faveur de l’un ou l’autre de ces deux effets, et les études concluent généralement à un impact négligeable ou minime de l’immigration sur les finances publiques.

Les préférences individuelles en matière d’immigration semblent toutefois dépendre davantage de la perception subjective des effets de l’immigration que de l’évaluation objective de ces derniers. Concernant l’impact sur le marché du travail par exemple, c’est davantage la crainte de la concurrence qui influence l’opinion des travailleurs locaux concernant l’immigration que l’existence d’un impact réel. Or selon certains sondages 40% des européens sont convaincus de l’impact négatif de l’immigration sur les salaires. On se rend compte que  les préférences en matière d’immigration sont  tributaires de facteurs politiques et culturels reflétant un certain niveau de conservatisme, le degré d’attachement à une certaine forme d’identité nationale,  voire à  l’expression de sentiments xénophobes envers les immigrants. Sur ce point le niveau d’éducation , les valeurs culturelles interviennent fortement.

 En effet, la relation entre le niveau d’éducation et l’opinion vis-à-vis de l’immigration ne dépend pas de l’origine des immigrés et donc de leur niveau d’éducation supposé : quelle que soit l’origine des immigrés, les individus plus éduqués sont toujours plus favorables à l’immigration. Ce résultat va clairement à l’encontre  des modèles théoriques liant l’opinion sur l’immigration à l’exposition à la concurrence des immigrés sur le marché du travail. Les individus les plus éduqués sont significativement plus attachés à la diversité culturelle que les autres. Ils sont également plus enclins à croire aux bénéfices économiques de l’immigration.

Le rôle de ces perceptions est donc essentiel, dans la mesure où elles façonnent à la fois le champ politique et l’opinion publique envers l’immigration. Plusieurs études soulignent que les relations entre les nationaux et les immigrés sont perçues par beaucoup comme un jeu à somme nulle dans un contexte de compétition pour des ressources limitées : si les immigrés obtiennent davantage, les nationaux ont forcément moins. Fortement enracinée, cette croyance peut expliquer une part significative des attitudes hostiles envers l’immigration et envers toute forme de solidarité avec les immigrants : toute politique publique de soutien à l’intégration et à la réussite économique des immigrés est en effet perçue comme une spoliation par les nationaux. Le « préjugé ethnique » joue finalement un rôle assez marginal dans la détermination des attitudes envers l’immigration. Ces mêmes études montrent que l’on peut modifier l’opinion des individus vis-à-vis de l’immigration à l’aide de discours et de politiques publiques portant d’une part sur la notion d’identité nationale, et cherchant d’autre part à invalider cette croyance d’un jeu à somme nulle.

En d’autres termes, c’est la démonstration accomplie de la nécessité de la formation et de l’éducation, de l’opinion publique, ce qui renvoie à l’impact des formes et du contenu des discours publics. La façon dont les questions de politique migratoires sont abordées et débattues dans les médias constitue un déterminant essentiel de la formation des croyances. Puisque tout finalement semble aboutir à des croyances.

La question de l’influence des médias sur l’opinion publique est l’objet de nombreuses recherches en sciences politiques et en sociologie. Un consensus s’est ainsi formé pour reconnaître l’impact homogénéisateur des médias vis-à-vis de l’opinion publique, entraînant de ce fait un affaiblissement des clivages ethniques, géographiques, socioéconomiques et culturels. Un grand nombre d’analyses soulignent que la part croissante des recettes publicitaires dans les revenus des grands médias et la concurrence accrue pour l’audience ont pu conduire ces derniers à privilégier une approche sensationnaliste du phénomène, contribuant à sa perception négative par la population. Les conséquences sur l’opinion publique du positionnement des médias sur la question de l’immigration sont évidentes et les études (notamment américaines) mettent en évidence une radicalisation sans précédent de l’opinion publique américaine sur l’immigration. Ces mêmes études soulignent  l’influence néfaste de la fragmentation croissante du secteur des médias aux États-Unis, marquée par le déclin d’audience de la presse écrite et des journaux télévisés nationaux du soir, au profit des chaînes câblées, des émissions radiophoniques de débat, et d’Internet. La concurrence accrue pour l’audience a conduit les médias, anciens et nouveaux, à accentuer la couverture de sujets concernant les difficultés économiques et sociales. Ainsi, les médias se focalisent sur l’immigration lorsque celle-ci est associée aux problèmes de criminalité, de crise économique ou de controverse politique violente. « En Europe la criminalisation de l’immigration dans les discours médiatiques(en France, en Allemagne, en Italie et en Grèce ) reflètent de moins en moins la réalité, et finissent par structurer  une réalité qui finit par influencer, à des degrés divers mais inévitablement, la formation de l’opinion publique». Celle-ci « tend alors à être déterminée par le cadre d’interprétation idéologique fourni par les médias ». La couverture médiatique de l’immigration légitime un discours général associant la délinquance, l’immigration, et les violences urbaines. » (Héricourt et Spielvogel).

Il n’y a pas de doute l’exposition médiatique apparaît comme un déterminant significatif de l’opinion publique vis-à-vis de l’immigration et des croyances la concernant relativisant  les déterminants socioéconomiques traditionnels : l’âge, le genre, l’éducation, etc. Ainsi il apparait que les personnes consacrant davantage de temps à la lecture de la presse écrite sur les sujets politiques et d’actualité ont une opinion plus favorable concernant l’’impact économique de l’immigration que les individus qui consacrent du temps à d’autres contenus. Des choix éditoriaux simplificateurs ou sensationnalistes produisent inévitablement des discours, attitudes et comportements plus négatifs.

Les conclusions de l’étude de Jérôme Hericourt et Gilles Spielvogel sont à cet égard éclairantes (cf. « Pour en savoir plus »)

« Dans le double contexte d’une crise économique de longue durée et du vieillissement démographique qui caractérise la majeure partie des économies développés, un débat serein et productif sur les politiques migratoires réclame pourtant un traitement médiatique objectif et approfondi des problématiques économiques et sociales liées à l’immigration. La question n’est pas tant de chercher à obtenir un consensus dans l’opinion publique sur les questions d’immigration que d’améliorer la connaissance et la compréhension par le public des phénomènes migratoires et notamment de leurs impacts économiques, sociaux et culturels, afin de limiter le poids des croyances erronées et des idées reçues. »

Pour en savoir plus :

- Héricourt J.,et G. Spielvogel, 2012, “How beliefs about the impact of immigration shape policy preferences: Evidence from Europe”, Document de Travail DIAL 2012-06 http://ideas.repec.org/p/dia/wpaper/dt201206.html

 


Classé dans:Conditions d'accueil des réfugiés, IMMIGRATION, Politique d'intégration

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