TURQUIE : une loi « ORWELIENNE ». Ebranlé par les affaires, Erdogan, impavide, proclame devant la chancelière que l’Europe a plus besoin de la Turquie que la Turquie n’a besoin de l’Europe.

Posted by EU-Logos on 06/02/14

Paisible, Angela Merkel a répliqué avec son sang froid habituel que personnellement elle avait un grand scepticisme à l’égard de cette candidature, que cela restait un objectif pour le très long terme (donc pas pour elle, est-il sous entendu) « Nous sommes dans un processus de négociation qui a un certain résultat et pas de délai fixe ». Ce voyage officiel en Allemagne a coïncidé avec l’annonce du vote par le Parlement turc d’une série d’amendements très controversés renforçant le contrôle de l’Etat sur internet. Une manière inédite d’assurer la promotion d’une candidature difficile ?

 Erdogan a demandé un plus grand soutien de la Turquie : « Nous attendons de l’Allemagne qu’elle nous soutienne sur le chemin qui mène à l’UE et sur le processus d’adhésion ».Nous souhaitons que l’Allemagne s’engage plus fort qu’elle ne l’a fait jusqu’ici ».Se rendant dans le pays qui compte la plus grande communauté d’origine turque hors de Turquie (trois millions de personne), le premier ministre a mis en avant le rôle que son pays pourrait jouer dans la prévention ou la résolution de certains conflits régionaux, « une contribution considérable ».

La chancelière s’est dite favorable au déblocage du chapitre 23 sur « l’appareil judiciaire et les droits fondamentaux » et 24, liberté,sécurité, justice. Son ministre des affaires étrangère, Steinmeier, a souligné «  que la porte doit restée ouverte pour la Turquie (…)Nous sommes de ceux qui disent que c’est probablement mieux d’ouvrir les chapitres 23 et 24 qui traitent des droits de l’homme, de la justice et de bien d’autres choses et puis d’entrer dans une discussion sérieuse et viable sur² ce à quoi ressemble la situation en Turquie en  ce moment ».

 Or c’est le lendemain de la visite que le  Parlement turc a voté (mercredi 5 février au soir) une série d’amendements très controversés renforçant le contrôle de l’Etat sur internet, malgré les violentes critiques de l’opposition qui a dénoncé un texte "liberticide" à l’heure où le gouvernement se débat dans un scandale de corruption sans précédent. Après quelques heures à peine d’un débat très animé, les députés du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, qui dispose de la majorité absolue, ont adopté sans surprise et sans difficulté ces nouvelles dispositions.

 Présentés dans le cadre d’un projet de loi fourre-tout par un élu de l’AKP, ces dispositions visent, selon leur rapporteur, à "protéger la famille, les enfants et la jeunesse". « Vous tentez d’imposer le fascisme a tenté de répliquer l’opposition. Tout au long du débat, les députés de l’opposition ont multiplié en vain les interventions, parfois violentes, pour dénoncer la "censure" imposée par ce texte jugé "liberticide". "A votre arrivée au pouvoir, vous parliez de renforcer la démocratie en Turquie, aujourd’hui vous tentez d’imposer le fascisme", a lancé un élu du Parti républicain du peuple (CHP) Hasan Ören, "souvenez-vous qu’Adolf Hitler a employé les mêmes méthodes lorsqu’il a pris le pouvoir en Allemagne". "Chaque jour notre démocratie régresse, ces mesures sont purement liberticides", a renchéri un de ses collègues du Parti pour la paix et la démocratie (BDP, prokurde), Altan Tan.

 Entre autres mesures, ces amendements autorisent notamment l’autorité gouvernementale des télécommunications (TIB) à bloquer, sans décision de justice, un site internet dès lors qu’il contient des informations portant "atteinte à la vie privée" ou des contenus jugés "discriminatoires ou insultants". Ils permettent également à la même TIB de requérir auprès des fournisseurs d’accès et de conserver pendant deux ans des informations sur les sites visités par chaque internaute.

 Dès mercredi soir, de nombreux internautes ont réagi avec véhémence contre le nouveau texte, qui amende la loi sur internet mise en place en 2007 par le Premier ministre islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan. "Le régime Erdogan a asséné un nouveau coup aux libertés en Turquie", a déploré le célèbre éditorialiste Hasan Cemal.Ces derniers jours, de nombreuses ONG turques et internationales, mais aussi l’Union européenne, à plusieurs reprises,  et les Etats-Unis, ont multiplié les mises en garde contre le nouveau texte.Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé la "cybercensure" et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) une "dérive vers l’autoritarisme sur internet" dans un pays déjà classé comme "le principal emprisonneur de journalistes au monde".

Le gouvernement turc a balayé toutes les craintes d’un revers de main. "Il n’y a pas de censure sur internet", s’est agacé lundi le vice-Premier ministre Bülent Arinç, "nous sommes bien plus libres que beaucoup d’autres pays et nous respectons la liberté de la presse".

 La Turquie, en peloton de tête des censeurs du web : mais depuis plusieurs années déjà, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan figure dans le peloton de tête des pays censeurs du web.

Dans un "rapport sur la transparence" publié en décembre, le géant de l’internet Google  l’avait classée au premier rang, avec la Chine.Des milliers de sites internet ont déjà été bloqués par les autorités d’Ankara. De 2008 à 2010, la plateforme de distribution de vidéo YouTube a ainsi été interdite pour avoir diffusé des images montrant des supporteurs de football grecs se moquant des Turcs.Lors de la fronde antigouvernementale de juin 2013, M. Erdogan avait lui-même qualifié le réseau Twitter de "fauteur de troubles".

 Avant même le vote de la loi, le gouvernement a donné, une  semaine auparavant, une illustration de l’application qu’il pourrait faire du nouveau texte. Le TIB a ainsi ordonné à un député de l’opposition et à plusieurs médias de retirer de leur site internet le texte d’une question au Parlement dans laquelle il mettait en cause, sur la foi d’écoutes téléphoniques, l’intervention personnelle du Premier ministre dans le rachat de médias "amis".

 "C’est un nouveau pas vers la création d’un Etat orwellien", a déclaré à l’AFP Yaman Akdeniz, professeur de droit à l’université privée Bilgi d’Istanbul, "la Turquie avance vers la surveillance de masse de tous les internautes".

   Rappelons que la Turquie est en 2013 pour la deuxième année consécutive la championne du monde pour le nombre de Journalistes emprisonnés. Elle devance de peu l’Iran et la Chine. Elle a 40 journalistes en prison, sur 211 le deuxième total le plus élevé depuis 1990. La reprise(formelle et limitée) des négociations d’adhésion à l’automne dernier n’a eu aucun impact, cette reprise pourrait même faire croire, disent certains, que Ankara n’a pas trop à se soucier de ses politiques répressives et le ton du discours à Berlin de Erdogan en est une preuve supplémentaire. La légère chute du nombre de journalistes emprisonnés , passant de 49 à 40, n’indique pas une volonté réelle de mieux respecter les droits de l’homme et l’Etat de droit. Les libérations de journalistes ont été « procédurières » et ne résultant pas d’un changement fondamental d’une législation par essence liberticide. Les manifestations du printemps dernier sur la place Taksim ne semblent pas avoir convaincu le premier ministre de revoir ses méthodes autoritaires. La Commission européenne où Erdogan était en visite il y a peu de jours a fait immédiatement savoir par son porte-parole, quelques heures après le vote, qu’elle « était préoccupée » : les citoyens ayant droit à la transparence et  la Turquie doit tout faire en tant qu’Etat candidat à l’adhésion pour se rendre conforme aux normes européennes.

 Pour en savoir plus :

 

      -. Reporters sans frontières : le parlement doit abandonner son projet de loi liberticide http://fr.rsf.org/turquie-censure-d-internet-le-parlement-17-01-2014,45743.html

       -. Classement de la Turquie (159ème sur 179)Lettre ouverte à François Hollande à l’occasion de son voyage en Turquie (27 janvier 2014 Chronique du Harcèlement des médias en Turquie depuis janvier 2014. Les journalistes une nouvelle fois boucs émissaires  de la crise politique (25 décembre 2013). Trois journalistes condamnés à la prison à vie (5 novembre 2013) http://fr.rsf.org/turquie-turquie-12-03-2012,42031.html

       -. Ranking 2013 des journalistes en prison http://cpj.org/fr/2013/12/journalistes-emprisonnes-dans-le-monde-le-2e-total.php

 

 


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