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A l’avance, le Vatican l’est incontestablement puisque traditionnellement la Journée mondiale des migrants et des réfugiés est célébrée en janvier et la prochaine le sera le 17 janvier 2016. Mais c’est le 1er octobre que le message papal a été publié et le 12 septembre qu’il a été signé avant le départ pour les Etats-Unis. Une justification pour cette avance sur le calendrier : les migrants et les réfugiés interpellent et ne sauraient attendre d’autant que l’actualité en accentue l’urgence, les chiffres ne font que grandir et les prévisions chaque jour sont revues à la hausse. L’actualité (voyage triomphal aux Etats-Unis à Washington, Maison Blanche et Congrès, comme à New York, aux Nations Unies, rendait aussi le message papal (intitulé « l’Evangile de la miséricorde) plus audible que jamais et aussi plus pertinent : il s’agit maintenant , écrit le pape dans son introduction ,de « dépasser la phase d’urgence pour faire place à des programmes qui tiennent compte des causes des migrations, des changements qui se produisent et des conséquences » .Ces priorités, il faut le reconnaître, rejoignent celles proclamées par la société civile, les analystes et plus rarement les pouvoirs politiques, à l’exception des habituelles rhétoriques onusiennes ou bruxelloises.

Quelques considérations générales concernant le contexte

Ce ne sont pas les bateaux qui sombrent c’est le droit d’asile, pourtant il est inscrit dans la Charte européenne des droits fondamentaux. Le système européen est déséquilibré, cumulant une grande variété de dysfonctionnements : entre le nord et le sud, l’ouest et l’est et offrant des niveaux de protection très différents. L’asile est pourtant née en son sein il y a plus de deux mille ans, dans le bassin méditerranéen, la tradition chrétienne l’a consacrée , la Révolution française dans sa Constitution de 1793 proclame que le peuple français est « l’ami et l’allié naturel des peuples libres (…)il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté et le refuse aux tyrans ». L’asile fait désormais parti des droits naturels et imprescriptibles. L’asile est une prérogative politique et plus seulement une pratique religieuse empreinte de charité. Le XX ème siècle sera celui des réfugiés et l’Europe porte le droit d’asile sur la scène internationale avec la Convention de Genève de 1951 . Dans un monde bouleversé par les conséquences de la Deuxième guerre mondiale et la naissance de la Guerre froide, la Convention définit le réfugié comme une personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». A ces persécutés la convention offre une protection internationale : ils auront désormais le droit d’obtenir des titres de voyage, de travailler, d’être éduqués. Nul ne pourra les refouler vers un pays où ils peuvent craindre les persécutions.

Qu’est devenue cette grande idée à l’heure de ces grandes migrations si périlleuses ? Des promesses trahies ?

L’immense majorité (80%) des réfugiés est protégée, mais selon le HCR l’Europe en accueille 15% soit 1,8 million. L’arrêt de l’immigration de travail, les restrictions sur le regroupement familial, la limitation des visas, le mur de papiers donnent une partie de l’explication, toujours est-il que le Haut Commissaire aux réfugiés Antonio Guterres a exhorté l’Europe en septembre dernier à ouvrir des voies légales et sûres : « les pays européens doivent procéder à des changements fondamentaux afin d’augmenter leurs quotas en matière de réinstallation et d’admission, d’étendre les conditions d’obtention des visas, des parrainages, des bourses ainsi que d’autres moyens de rallier l’Europe légalement ».

Si les demandes d’asile sont si nombreuses c’est parce que l’assistance alimentaire a té quasiment arrêtée (à 90%) faute de financement du Programme alimentaire mondiale (PAM). Les réfugiés ne sont pas dans leur très grande majorité de migrants économiques. Il faut donc aider massivement les agences de l’ONU et les ONG, en finir avec les murs en barbelés car ils ne servent à rien ,établir des voies d’accès sures et légales pour éviter les voyages dangereux, identifier les réfugiés les plus vulnérables.

Aussi longtemps que les réfugiés arrivaient en moindre quantité, les dysfonctionnements de l’Europe de l’asile passaient inaperçus mais l’afflux a révélé au grand jour les incohérences du système européen, dont celui d’interdire aux demandeurs de choisir leur terre d’accueil ce qui pourrait faciliter leur intégration ultérieure et diminuer les déplacements « secondaires ». Le système complique les trajectoires et génère le chaos. La protection européenne est à géométrie variable et tous le savent. Les directives sont transposées avec lenteur et l’harmonisation est loin d’être achevée, pourtant le chantier est ancien. L’asile reste d’abord une loterie qu’il s’agisse de l’obtenir ou d’obtenir les meilleures conditions possibles de séjour pour soi même ou sa famille.

Le Conseil européen de Tempere en 1999 « promettait d’instaurer un régime d’asile européen commun fondé sur l’application intégrale et globale de la Convention de Genève », nous sommes encore loin du compte malgré le sursaut de ces derniers mois.

Extraits du Message papal

« Dans la bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la miséricorde, j’ai rappelé qu’il y a des moments où nous sommes appelés de façon plus pressante à envisager la miséricorde, afin de devenir des signe efficace de l’action du Père. (…). Alors que les flux migratoires sont en constante augmentation de par la planète, les personnes qui fuient leur patrie interpellent individus et collectivités. Leur mode de vie peut parfois bouleverser l’horizon culturel et social auquel ils sont confrontés. De plus en plus les victimes de la violence et de la pauvreté, abandonnent leurs pays, subissent la violence des trafiquants au cours du voyage vers leur rêve d’un avenir meilleur. Si elles survivent aux abus et aux adversités, elles doivent ensuite se heurter à des réalités où se nichent suspicions et peurs. Très souvent, enfin, elles doivent faire face à l’absence de normes claires et pratiques pour réglementer leur accueil et pour prévoir des itinéraires d’intégration à court et à long terme, dans le respect des droits et devoirs de chacun ».

Les flux migratoires sont désormais une réalité structurelle(…). Chaque jour les histoires dramatiques de millions d’hommes et de femmes interpellent la Communauté internationale face à l’apparition d’inacceptables crises humanitaires dans de nombreuses régions du monde. L’indifférence et le silence ouvrent la voie à la complicité quand nous assistons en spectateurs aux morts par étouffement, par privations, par violences et par naufrages. De grandes ou de petites dimensions, il s’agit toujours de tragédies quand bien même une seule vie humaine est perdue. Les migrants sont nos frères et soeurs qui cherchent une vie meilleure loin de la pauvreté, de la faim, de l’exploitation et de la répartition injuste des ressources de la planète qui devraient être divisées équitablement entre tous. N’est-ce pas le désir de chacun d’améliorer ses conditions de vie et d’obtenir un bien-être honnête et légitime, à partager avec les êtres qui lui sont chers? ».

 

« Dans une humanité fortement caractérisée par la migration, la question de l’identité n’est pas secondaire. Celui qui migre, en effet, est contraint de modifier certains aspects qui définissent sa personne et, même s’il ne le veut pas, force celui qui l’accueille à changer. Comment vivre ces mutations, afin qu’elles ne deviennent pas un obstacle au développement authentique, mais soient une opportunité pour une authentique croissance humaine, sociale et spirituelle, en respectant et en favorisant les valeurs qui rendent l’homme toujours plus homme, dans un juste rapport avec Dieu, avec les autres et avec la création? De fait, la présence des migrants et des réfugiés interpelle sérieusement les diverses sociétés qui les accueillent. Elles doivent faire face à des faits nouveaux qui peuvent se révéler délétères s’ils ne sont pas correctement motivés, gérés et régulés. Comment faire pour que l’intégration se transforme en un enrichissement réciproque, ouvre des parcours positifs aux communautés et prévienne le risque de la discrimination, du racisme, du nationalisme extrême ou de la xénophobie? La révélation biblique encourage l’accueil de l’étranger, en le motivant par la certitude qu’en agissant ainsi on ouvre les portes à Dieu lui-même et que sur le visage de l’autre se manifestent les traits de Jésus-Christ. (…). Les débats sur les conditions et sur les limites à poser à l’accueil ne cessent de se multiplier, non seulement au niveau des politiques des Etats, mais aussi au sein de certaines communautés paroissiales qui voient leur tranquillité traditionnelle menacée ».(…) Chacun de nous est responsable de son voisin : nous somme les gardiens de nos frères et soeurs, où qu’ils vivent. Entretenir de bons contacts personnels et savoir surmonter les préjugés et les peurs sont des ingrédients essentiels pour faire fructifier la culture de la rencontre, où l’on est disposé non seulement à donner, mais aussi à recevoir des autres. En effet, l’hospitalité vit à la fois de ce qui est donné et reçu. Dans cette perspective, il est important de considérer les migrants non seulement en fonction de la régularité ou de l’irrégularité de leur condition, mais surtout comme des personnes qui, une fois leur dignité assurée, peuvent contribuer au bien-être et au progrès de tous, en particulier lorsqu’ils assument la responsabilité de leurs devoirs envers ceux qui les accueillent, en respectant de façon reconnaissante le patrimoine matériel et spirituel du pays hôte, en obéissant à ses lois et en contribuant à ses charges. En tout cas, on ne peut pas réduire les migrations à une dimension politique et normative, à des effets économiques, ni à une simple coexistence de cultures différentes sur un même territoire. Ces aspects viennent compléter la défense et la promotion de la personne humaine, la culture de la rencontre des peuples et de l’unité, là où l’Evangile de la miséricorde inspire et encourage des itinéraires qui renouvellent et transforment l’humanité tout entière. L’Eglise est aux côtés de tous ceux qui s’emploient à défendre le droit de chacun à vivre avec dignité, avant tout en exerçant leur droit à ne pas émigrer pour contribuer au développement du pays d’origine. Ce processus devrait inclure, à un premier niveau, la nécessité d’aider les pays d’où partent migrants et réfugiés. Cela confirme que la solidarité, la coopération, l’interdépendance internationale et la répartition équitable des biens de la terre sont des éléments fondamentaux pour oeuvrer en profondeur et de manière incisive dans les zones de départ des flux migratoires, afin que cessent ces déséquilibres qui poussent des personnes, individuellement ou collectivement, à quitter leur milieu naturel et culturel. En tout cas, il est nécessaire de conjurer, si possible dès le début, les fuites de réfugiés et les exodes dictés par la pauvreté, par la violence et par les persécutions ».

« Il est indispensable que l’opinion publique soit informée de tout cela et correctement, notamment pour prévenir des peurs injustifiées et des spéculations sur la peau des migrants. Personne ne peut faire semblant de ne pas se sentir interpellé par les nouvelles formes d’esclavage gérées par des organisations criminelles, qui vendent et achètent des hommes, des femmes et des enfants, comme travailleurs forcés à travailler dans différents secteurs du marché, comme le bâtiment, l’agriculture, la pêche ou d’autres. Combien de mineurs sont contraints, aujourd’hui encore, de s’enrôler dans les milices qui les transforment en enfants soldats ! Combien de personnes sont victimes du trafic d’organes, de la mendicité forcée et de l’exploitation sexuelle! Les réfugiés de notre époque fuient ces crimes aberrants. Ils interpellent l’Eglise et la communauté humaine (…) ».

Enfin le pape ne pouvait pas oublier de rappeler que Marie et Joseph furent en leur temps des migrants : « Je vous confie à la Vierge Marie, Mère des migrants et des réfugiés, et à saint Joseph, qui ont vécu l’amertume de l’émigration en Egypte »

Des explications et des recommandations

L’explication du texte donnée en salle de presse vaut autant que le message lui-même en raison des recommandations qu’elle fournit par la voix du président du Conseil pontifical pour la pastorale des migrations. Un premier avertissement : « la migration n’est pas juxtaposition de cultures mais rencontre de peuples ». Mais aussi la dimension et les drames causés par l’accroissement du phénomène migratoire exigent une réponse… Par conséquent la prochaine Journée devra partout être une réelle opportunité ! « Nous ne pouvons pas rester indifférents ou silencieux face à une telle tragédie…devant les souffrances de tant de personnes, souvent pauvres, affamées, persécutées, blessés physiquement comme spirituellement, exploitées ou victimes de la guerre et à la recherche d’une vie meilleure. » Dans le document choisi par le Saint-Père, il est tout d’abord question d’une crise humanitaire qui, dans le contexte des migrations, n’affecte pas seulement l’Europe… Ceci, comme l’écrit le Saint-Père, nécessite une profondeur afin de mieux comprendre les causes qui déclenchent la migration ainsi que les conséquences qui en découlent, non seulement dans les lieux d’arrivée, mais aussi un aperçu complet pour répondre au phénomène et sauvegarder la justice et la dignité humaine. »

Deuxièmement, le message met en évidence la question de l’identité.  »L’arrivée d’immigrants dans un nouveau contexte social exige un processus d’adaptation mutuelle… Leur inclusion dans la nouvelle société requiert aussi…un certain nombre de modifications de leur identité afin de s’adapter à leur nouveau contexte socio-culturel. L’arrivée de migrants remet sérieusement en cause les sociétés d’accueil. C’est pourquoi le processus d’insertion et l’intégration doit respecter les valeurs qui rendent l’homme plus homme »en relation avec Dieu, avec les autres et avec la création. « Parallèlement les migrants peuvent contribuer à la croissance de la société d’accueil. Le Saint-Père nous invite à trouver un équilibre entre les deux extrêmes, en évitant la création d’un ghetto culturel comme les dérives nationalistes extrême et la xénophobie »Face à ces problèmes la réponse est la solidarité avec autrui » « La complexité de la migration rend difficile de séparer les aspects, politiques, législatifs, humanitaires ou sécuritaires… Mais la culture de la rencontre envisage la personne du migrant dans son ensemble… Donc, sa présence ne peut devenir une simple juxtaposition de cultures différentes dans le même territoire, mais dans une réunion de villages où l’Evangile inspire et encourage les itinéraires de renouvellement et de transformation de toute l’humanité. »

« Le troisième élément du message est la défense du droit de chacun à vivre dans la dignité, en restant dans le pays d’origine… Si tout le monde a le droit d’émigrer…, il est nécessaire de réaffirmer le droit à ne pas émigrer, le droit à rester dans son pays… Cela implique la nécessité d’aider les pays de départ… Les réponses à la guerre non seulement contre la limite de trafiquants ou de restriction des règles d’immigration, mais de mettre à la disposition des pauvres, personnes comme pays, les moyens de satisfaire leurs besoins et de se développer grâce à une répartition équitable des ressources la planète… Enfin, le Saint-Père rappelle la responsabilité des médias et l’importance de démasquer les idées préconçues sur la migration ».

Mais que l’on ne se méprenne pas sur le ton, habituel, un mélange de bienveillance, de miséricorde, et de fermeté, mais il s’agit bel et bien d’une mise en garde, d’une feuille de route adressée aux gouvernants qui seraient bien avisés d’y rechercher et d’y trouver leur inspiration. Ce qui est désolant en Europe, ce sont moins les désaccords, inévitables, que le fait que personne ne semble quoi faire. Les gouvernants sont les premiers visés mais aussi l’opinion publique au même titre et le message papal y revient à plusieurs reprises : on ne peut rien espérer sans une action sur cette opinion publique et sur les medias dont la responsabilité a été soulignée.

« C’est une réponse politique de l’Europe que nous attendons, une réponse unifiée et concertée» ont demandé le Président de la Commission des Episcopats de la Communauté européenne (COMECE), le cardinal Reinhard Marx et le Président de la Conférence des Eglises Européennes (CEC) Rt. Rev Christopher Hill (CEC) les deux plus grands regroupements de communautés chrétiennes au sein de l’Union européenne .

Classé dans:Actualités, Conditions d'accueil des réfugiés, COOPERATION INTERNATIONALE, DROITS FONDAMENTAUX, IMMIGRATION

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