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12076323_10207908903550468_1037965451_oEntre 2008 et 2013, environ 165 millions de personnes auraient été déplacées directement à la suite d’une catastrophe naturelle selon le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR). Les populations les plus vulnérables favorisent souvent la migration comme stratégie de survie, par manque de moyens matériels, humains et financiers pour s’adapter aux conséquences du changement climatique. C’est alors aux fonds d’aide au développement d’assurer la viabilité d’un maintien sur leur territoire des populations, autant que de permettre la réinstallation des « réfugiés environnementaux ».

Cet article, le second d’une série de trois consacrée au changement climatique à l’approche de la COP21, a pour but de d’aborder le lien entre changement climatique et développement. Cette relation est à double sens : d’un côté, le changement climatique neutralise, voire parfois anéanti, les efforts de développement ; d’un autre côté, les politiques de développement traditionnelles ont eu tendance à aggraver le changement climatique et ses conséquences.

En premier lieu, il en résulte l’obligation pour les pays développés, en tant que premiers pourvoyeurs de fonds, de réorienter les stratégies d’aide au développement pour prendre en compte ces nouvelles contraintes climatiques. Les programmes d’aide au développement sont ainsi devenus, depuis une dizaine d’années, des programmes d’aide au développement durable, qui mettent l’accent sur les énergies propres et la gestion durable des sols. À cet égard, l’Union européenne a été une des premières à prendre la mesure d’un tel changement de paradigme. Néanmoins, la lutte contre les conséquences du changement climatique continue de passer prioritairement par la réduction des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES).

En second lieu, les pays en voie de développement ont dû trouver des solutions pour pallier aux effets du changement climatique dans l’immédiat. C’est ainsi qu’ils ont pleinement intégré les notions d’adaptation et de résilience à leurs politiques de développement économique. Quant aux pays émergents, ils ont tendance à favoriser une approche mixte. Cette opposition entre des actions sur le long terme pour les pays développés et des actions sur le court terme pour les pays en développement est à mettre en relation avec la plus forte vulnérabilité des seconds aux effets du changement climatique, qui en subissent déjà les conséquences de plein fouet depuis le début du XXIe siècle. Le Nord a encore le temps, plus le Sud.

En 2014, le rapport annuel Global Estimates du Conseil norvégien pour les réfugiés, publié le 20 juillet 2015, recensait 19,3 millions de personnes ayant dû quitter leur domicile à la suite de catastrophes « pas si naturelles ». 87% d’entre eux vivaient sur le continent asiatique (16,8 millions). Depuis 2008, c’est l’équivalent de 62 000 nouveaux réfugiés climatiques chaque jour qui ont été recensés.

Si ces chiffres peuvent paraître impressionnants, ils sont pourtant loin du triste « record » de la dernière décennie : en 2010, 42,4 millions de personnes ont été déracinées à cause du changement climatique, dont 17 millions à cause des seules inondations au Pakistan. D’une manière générale, il faut retenir qu’il y a aujourd’hui deux fois plus de déplacés dans le monde à cause du climat que dans les années 1970, et que ce chiffre est au moins égal au nombre de migrations forcés à cause des guerres et des violences.

Ces chiffres du Conseil norvégien pour les réfugiés n’incluent pas, cependant, tous les déplacés à la suite d’une dégradation plus lente de leur environnement (désertification, salinisation des sols et des réserves d’eau douce, …).

Il est difficile d’établir une distinction claire entre les migrants environnementaux et les autres dans la mesure où le changement climatique s’associe le plus souvent à une multitude de facteurs de migration préexistants (discriminations, persécutions, pénuries, …), qu’il peut parfois aggraver, entraînant l’émergence d’autres facteurs de migrations à part entière (conflits, insécurité alimentaire, …).

Ainsi, la confusion peut-être grande entre « réfugiés environnementaux » et migrants économiques : celui ou celle qui décide de migrer suite à une baisse du rendement agricole de ses terres à cause de la désertification est-il un migrant économique convaincu par la dégradation de son environnement ou un « réfugié climatique » qui a perdu son seul moyen de subsistance ? Dans quelle mesure sa migration est-elle volontaire et dans quelle mesure est-elle forcée par les conséquences du changement climatique ? Le chiffre de 19,3 millions doit donc être considéré comme un minimum du nombre de déplacements forcés réellement induits par le dérèglement climatique.

Par souci de simplification, nous aborderons dans cet article uniquement les migrations comme conséquence directe du changement climatique, et considérerons tous ces déplacements de population comme forcés.

Les effets immédiats du changement climatique à l’origine des migrations sont principalement : les évènements climatiques extrêmes et les dégradations lentes de l’environnement (montée des eaux, raréfaction des ressources en eau potable, réchauffement climatique).

Une vulnérabilité grandissante des sociétés aux catastrophes naturelles : quelle responsabilité face aux migrations ?

Alors que 133 catastrophes naturelles ont été enregistrées en 1980, ce nombre dépasse les 350 par an ces dernières années. D’après de nombreux experts, l’augmentation des évènements météorologiques extrêmes est une des conséquences du changement climatique. Cependant, il faut associer la rencontre de ce premier facteur avec la vulnérabilité des environnements et des sociétés pour obtenir une catastrophe naturelle.

Selon la définition du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC), « la vulnérabilité est le degré de capacité d’un système [c.-à-d. ici d’une société] de faire face ou non aux effets néfastes du changement climatique ».

Christel Cournil et Pierre Mazzega soulignent que, à l’échelle mondiale, « la vulnérabilité des sociétés aux catastrophes naturelles augmente très significativement depuis quelques décennies ». Deux facteurs principaux, que les progrès technologiques comme les méthodes de prévention ne parviennent pas à compenser, expliquent cette tendance : d’une part, la croissance démographique, et d’autre part, l’augmentation de la pression d’occupation (expansion territoriale, urbanisation) dans les zones à risque, notamment les zones littorales ou inondables. Ainsi, s’il y a plus de réfugiés climatiques c’est aussi parce que la population mondiale a augmenté de près de 100% depuis les années 1970, et la population urbaine de plus de 300% !

François Gemenne, chercheur spécialiste des migrations environnementales, le résume parfaitement : « un tremblement de terre dans un désert n’est pas une catastrophe ». Une catastrophe naturelle est d’abord une catastrophe sociale. Si 80% des réfugiés climatiques entre 2008 et 2013 venaient d’Asie, c’est surtout des fortes densités de population dans les régions côtières et un processus d’urbanisation rapide lié au développement du continent qui rendent les évènements météorologiques extrêmes particulièrement destructeurs et meurtriers. Toutefois, on se doit d’ajouter à cette liste les problèmes de gouvernance dans certains pays (mal-développement, corruption, pressions d’investisseurs étrangers pour passer outre les normes environnementales) ainsi que le manque de ressources financières qui réduisent encore la capacité d’adaptation des communautés asiatiques.

D’autres facteurs humains peuvent expliquer l’augmentation du nombre de catastrophes naturelles et de leur potentiel destructeur, dont la dégradation de l’environnement par l’Homme. C’est ainsi qu’une partie des ravages causés par le tsunami dans l’Océan indien en 2004 peut être attribuée à la pêche au chalut en eaux profondes qui a considérablement dégradé les récifs de coraux. Ceux-ci n’ont alors pas pu jouer leur rôle de barrière naturelle.

Les dégradations humaines de l’environnement peuvent aussi se conjuguer aux effets du changement climatique : les forêts côtières (mangroves, …), menacées autant par la déforestation humaine que par le dérèglement du climat, constituent pourtant une protection naturelle des infrastructures et des terres productives côtières contre les inondations, les glissements de terrain et les cyclones.

Sans surprise, « ce sont incontestablement les populations des pays les plus pauvres qui souffrent le plus durement des conséquences des excès de la nature : mauvaise qualité des constructions ou constructions dans des sites à haut risque (d’inondations, de glissements de terrain, etc.), infrastructures de secours et de prévention des risques insuffisantes ou inexistantes », comme le remarque Luc Cambrézy dans son étude.

C’est tout le rôle des politiques de développement durable et des mécanismes d’alerte précoce que de réduire la vulnérabilité des territoires et des populations aux impacts du dérèglement climatique, afin de limiter au maximum des exodes toujours incertains et précaires.

On aurait tort d’être trop fataliste à propos des migrations environnementales. La communauté villageoise de Lateu (archipel de Torres, Vanuatu) a montré que des stratégies d’adaptation face au changement climatique dans le pays d’origine restent parfaitement possibles dans des communautés bien informée par les gouvernements et les ONG environnementales.

L’annonce par la Commission européenne du 30 septembre de la création d’un centre européen d’expertise pour améliorer la gestion des risques de catastrophes dans l’Union européenne est un autre exemple de la manière dont on peut pour réduire la vulnérabilité et augmenter la résilience des territoires et des populations. Le Disaster Risk Managment Knowledge Centre (DRMKC) fournira aux autorités compétentes des États membres de l’Union européenne des conseils techniques et scientifiques pour aider à mieux prévenir les catastrophes, mieux y répondre en situation d’urgence et en réduire l’impact.

Catastrophes naturelles et migrations : la résilience peut compenser la vulnérabilité des populations

Les conséquences des catastrophes naturelles – notamment leur impact en terme de migrations – dépendent à la fois de la gravité du risque naturel, de la vulnérabilité de la population et de sa capacité à faire face. Il est donc indispensable de prendre en compte dans la réflexion les notions de vulnérabilité et de résilience des communautés.

En psychologie, la résilience est la capacité pour un individu affecté par un traumatisme à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression et se reconstruire. Transposé dans le domaine du changement climatique, la résilience écologique est la capacité d’un écosystème ou d’une société à retrouver un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation climatique importante.

Toute catastrophe naturelle ou dégradation de l’environnement est susceptible d’entraîner une migration massive. Cependant, le niveau de vie très bas des populations touchées est une condition déterminante de ces migrations.

En fait, « les raisons de migrer s’articule globalement autour d’une situation générale de pauvreté et de sous-développement liée pour une grande part à un niveau de production insuffisant pour répondre aux besoins les plus élémentaires (alimentation, santé, éducation ». Ainsi, pour Christel Cournil et Pierre Mazzega, face à des conditions de vie trop précaires que vient encore bouleverser une catastrophe, les potentialités que représente la migration pour une groupe sociale d’accéder à une vie meilleure augmentent significativement.

Par exemple, les inondations importantes et les tsunamis peuvent entraîner une salinisation importante des sols : la dégradation des terres rend illusoire toute tentative de réinstallation étant donné que le principal moyen de subsistance des familles a disparu. Il en va de même pour les tempêtes et les cyclones qui ravagent les forêts, privant les populations qui en dépendent de leurs sources de revenus. Il est alors plus facile pour ces populations, le plus souvent, de migrer que de replanter toute une forêt ou de réhabiliter les sols.

On a longtemps cru que les catastrophes naturelles n’entraînaient que des déplacements temporaires de population, le temps que les cicatrices de la catastrophe disparaissent. Cependant, les fréquences et l’ampleur des destructions sont parfois trop rapprochées pour que les populations reviennent sur les terres sinistrées et reconstruisent leur vie. Autrement dit, leur capacité de résilience se trouve fortement diminuée par l’aggravation du dérèglement climatique.

C’est ainsi que sur le territoire du Commonwealth de la Dominique, une île de l’archipel des Caraïbes, les cyclones et les inondations ont été si importants ces dernières années que le capital humain, matériel et technique n’est plus suffisant pour permettre la reconstruction.

Toutefois, même un pays riche comme les États-Unis ne peut pas toujours offrir les conditions adéquates de la réinstallation à sa population, tout comme il ne peut pas forcer ses citoyens à retourner vivre sur le lieu de la tragédie qui a bien souvent bouleversé leur vie. Après le passage de l’ouragan Katrina qui a dévasté la côte est des États-Unis en août 2005, un peu plus d’un tiers de la population n’est jamais revenue habiter la Nouvelle-Orléans.

Une communauté peut donc être particulièrement vulnérable au changement climatique tout en possédant une bonne capacité de résilience : après chaque dégradation de l’environnement ou catastrophe, la société se résorbe rapidement. À l’inverse, une population peu vulnérable peut ne posséder que des capacités de résilience très limitées : lorsqu’un cataclysme inattendu s’abat sur elle, la migration s’impose comme la seule issue possible.

La superposition de la carte des zones soumises à des aléas climatiques récurrents avec celle de forte vulnérabilité et celle du niveau de résilience permet d’établir une première cartographie des zones d’émigration potentielle : aujourd’hui plus d’un être humain sur deux habite dans une zone où la probabilité d’une migration environnementale à la suite d’une catastrophe naturelle est élevée. Sans surprise, ces zones se situent essentiellement en Asie et en Afrique.

Les dégradations lentes de l’environnement : des « tragédies silencieuses » multiformes à l’origine de la majorité des déplacements forcés de population

Les dégradations lentes de l’environnement connaissent plusieurs traductions. On peut citer notamment, en tant que facteurs de migration : la désertification ; la dégradation des sols ; diminution des ressources en eau potable disponibles pour les hommes et les cultures par la salinisation et l’assèchement des nappes phréatiques, d’où une diminution des rendements dans le secteur primaire (agriculture, pêche, élevage) ; la montée du niveau global des océans entraînant la disparition de l’espace de vie.

On peut les regrouper deux catégories : d’une part, la disparition des territoires, d’autre part, l’insécurité alimentaire et le stress hydrique.

L’élévation du niveau marin est une des conséquences du réchauffement climatique, via deux processus principaux : la dilatation de l’eau (puisque les océans se réchauffent) et la fonte des glaciers terrestres.

D’après le GIEC, le niveau des mers s’est élevé de 17 cm au cours du XXe siècle. Le 26 août 2015, la NASA a annoncé que le niveau marin avait gagné en moyenne 8 cm pour la seule décennie 1992-2015 (et localement jusqu’à 22.9 cm). Ces mesures font estimer au GIEC une hausse moyenne de la montée du niveau des océans de 90 cm à 1m d’ici à 2100.

Une augmentation du niveau des océans d’un mètre résulterait en une augmentation « ressentie » de trois mètres à causes du phénomène d’érosion. Or, plus de 20% de la population mondiale vit à moins de trois mètres au-dessus du niveau des mers. Une grande partie de cette population est urbaine : sur 70 villes de plus d’un million d’habitants, 42 sont situées en bord de mer.

Le Bangladesh est un exemple criant de la disparition progressive des territoires à cause du réchauffement climatique. En effet, le Bangladesh est un pays de rivières et de deltas. En conséquence, la moitié du territoire national est désormais régulièrement sous l’eau. Plus de 10% de la population (15 millions de personnes) – majoritairement des agriculteurs réduits à l’extrême pauvreté du fait de l’inondation de leurs terres – a déjà migré vers l’intérieur du pays. Sauf que les terres arables émergées et sûres sont déjà toutes occupées. Il s’ensuit un phénomène d’exode rural important, entraînant un engorgement des villes et une saturation des services publics et du marché du travail. La situation de grande misère des réfugiés climatiques les pousse alors à fuir en dehors de leur pays. Ce n’est sans doute pas un hasard si le Bangladesh fait partie des trois principaux pays d’émigration dans le monde entre 2000 et 2010. Les projections des Nations unies pour l’avenir ne sont pas plus optimistes : le Bangladesh pourrait perdre 40 % de ses terres agricoles d’ici à 2050, jetant sur les routes 30 millions de réfugiés climatiques.

Au-delà d’une possible diminution substantielle de la superficie des territoires nationaux, il en va de la survie même de certains Etat. Seize États insulaires d’Océanie sont particulièrement concernés. Les Maldives offrent un exemple probant : cet archipel d’île ne connait aucun point culminant à plus de 2,4 m, ce qui en fait le pays le plus plat du monde. Le gouvernement maldivien est bien conscient de la menace qui pèse sur l’archipel depuis le tsunami de 2004 : la vague de trois mètres de haut a inondé la majeure partie du pays et détruit totalement quatorze îles. 12 500 personnes ont été déplacées, pour une population totale de 395 00 habitants. En 2008, le gouvernement a annoncé l’érection d’un mur de trois mètres de hauteur autour de Malé, la capitale, afin de la protéger de la montée du niveau marin et de la violence des vagues engendrées par des tempêtes dont le rythme et la puissance ne cessent de s’accroître. Une île artificielle surélevée par rapport au niveau des mers est également en construction, et devrait pouvoir accueillir d’ici 2050 quelques 150 000 personnes. Dans tous les cas, cette île ne sera pas suffisante pour abriter l’ensemble de la population, et des flux migratoires importants sont donc à prévoir.

L’insécurité alimentaire et le stress hydrique sont une autre cause importante de migrations climatiques

Pour rappel, on dénombre trois aléas parmi les conséquences du changement climatique et leurs impacts sur l’environnement : l’intensité et la fréquence accrue des catastrophes naturelles, la hausse du niveau des mers, la perturbation des saisons pluviométriques conjuguée à une hausse des températures (sécheresses, inondations).

Ces trois aléas sont à l’origine d’une pluralité de réactions en chaîne, comprenant des effets rétroactifs, dont une nous intéresse particulièrement : inondations et sécheresses, associées à des évènements météorologiques extrêmes, entraînent un cercle vicieux entre assèchement des nappes phréatiques, désertification et dégradation des sols. Il en résulte un moindre rendement des cultures et des élevages, sans compter les destructions des récoltes directement causées par les catastrophes naturelles (voir schéma).

Les petites exploitations, pratiquant l’agriculture pluviale, sont les plus vulnérables aux dégradations de l’environnement à cause du changement climatique. Or, l’agriculture pluviale est pratiquée sur 80% des surfaces arables. Quand on sait que les petits agriculteurs fournissent jusqu’à 80% de la nourriture consommée dans une grande partie des pays en développement, on se rend compte à quel point les risques d’insécurité alimentaire sont grands.

La désertification est un appauvrissement en eau du sol pouvant aboutir à la dégradation des terres. La fréquence plus importante des sécheresses assèche les nappes phréatiques. La perturbation des saisons pluviométriques a tendance à augmenter l’intensité des précipitations mais sur une période de l’année plus restreinte, laissant trop peu de temps à l’eau pour s’infiltrer. Ce problème est particulièrement visible en Inde. Cet état de fait est aggravé par la déforestation ou la destruction du couvert végétal par les évènements climatiques extrêmes, ce qui empêche de compenser cet assèchement.

La dégradation des sols résulte souvent d’une combinaison de facteurs, dont la désertification, ainsi qu’un appauvrissement du sol en nutriments et matières organiques. La salinisation, entraînant l’acidification des sols, est un autre facteur possible. Elle est principalement due à la montée du niveau des mers, ainsi qu’à la multiplication des inondations et des tsunamis. On peut encore citer l’érosion et la pollution par des pesticides ou des métaux lourds qui tuent les micro-organismes essentiels à la régénération du sol. Dans les milieux tropicaux, le phénomène est renforcé par la formation de croûtes latéritiques (roches riches en métaux) en surface du sol qui empêchent de labourer. Enfin, certaines méthodes agraires comme la culture sur brûlis sont particulièrement dévastatrices. La dégradation des sols résulte donc d’une conjonction de facteurs humains et climatiques.

Ainsi, si la dégradation des terres par les activités humaines, notamment avec des objectifs de développement économique, était un problème d’envergure mondiale bien avant que les effets du changement climatique se fassent sentir, ce dernier la favorise largement.

Le moindre rendement des cultures pousse les populations, notamment dans les schémas de développement traditionnel, à choisir des solutions d’agriculture intensives qui aggravent le cercle vicieux désertification-dégradation des sols-assèchement des nappes phréatiques. Lorsque l’insécurité alimentaire devient trop grave ou trop fréquente, et que les capacités de résilience sont faibles, les populations migrent. Ces migrations forcées peuvent être à l’origine de conflits inter-ethniques ou religieux qui peuvent finir par déstabiliser des régions entières.

Réchauffement climatique et développement : un cercle vicieux

La dégradation des terres est une conséquence majeure du changement climatique, qui touche l’ensemble des régions, et pas uniquement les zones arides et les pays en développement. Même une grande puissance comme les États-Unis n’est pas épargnée : la sécheresse pourrait faire perdre à cet État 4 à 13% de sa production agricole d’ici quinze ans. Rien qu’en Europe, le coût annuel de la dégradation des terres est estimé à 38 milliards d’euros !

Toutefois, en raison de la pauvreté des sols en eau et d’une surexploitation des terres cultivables dans les pays en développement, ces zones sont plus vulnérables. Aujourd’hui, selon les chiffres de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD), plus de 1,5 milliards de personnes dépendent déjà de terres dégradées pour leur subsistance (74% de la population pauvre à extrêmement pauvre).

Dans le schéma traditionnel de développement, la dégradation des terres (déforestation, surexploitation) se conjugue au changement climatique (sécheresse, désertification) dans un cercle vicieux infernal qui empêche la reconstitution des réserves d’eau souterraines (nappes phréatiques) essentielles à la vie, et rend improductives de nombreuses terres arables. Tous les dix ans, c’est 120 millions d’hectares de terres, soit l’équivalent de l’Afrique du Sud en superficie, qui sont ainsi perdues.

La dégradation des terres est à son tour responsable d’une perte de capacité des terres à absorber le carbone. En effet, la formation du sol et de la végétation qui y pousse nécessite du CO2. Moins il y a de végétation, déforestation à des fins agricoles ou du fait de la sécheresse, et moins les quantités de dioxyde de carbone absorbées sont importantes. De plus, la destruction du couvert végétal est directement responsable d’un rejet dans l’atmosphère d’une part importante de gaz à effet de serre : près de 25% des émissions de GES dans le monde se seraient produites de cette manière. Or, les émissions de GES intensifient le réchauffement climatique.

Désormais, le développement durable est considéré comme le meilleur moyen d’enrayer le cycle infernal dégradation des terres-changement climatique. Les pays développés voient dans la réhabilitation des terres une solution pour atteindre les objectifs mondiaux de diminution des GES tout en limitant les migrations écologiques à venir. Les pays en développement trouvent dans les fonds d’aide au développement durable pour lutter contre le changement climatique une opportunité pour assurer un modèle de développement économique pérenne, et par ricochet pour assurer la stabilité de l’État.

Schéma dégradation environnement

Le changement climatique : un enjeu financier de taille

Selon une définition issue du Rapport Bundtland, « Our common future » (1987) de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations unies, le développement durable est « le développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ».

Les objectifs mondiaux de développement durable sont fixés dans le Programme de développement durable pour l’après-2015 (ou « Agenda du développement post-2015 »), qui vient d’être adopté lors du Sommet spécial de l’ONU à New-York du 25 au 27 septembre. Ce Programme est la suite directe des Objectifs du Millénaire pour le développement (2000-2015). Il a été élaboré conformément aux Objectifs pour le Développement Durables (ODD) adoptés lors de la Conférence Rio +20 (20-22 juin 2012).

Cette conférence est en fait le cinquième Sommet de la Terre à avoir été organisé, série de rencontres décennales entre dirigeants mondiaux organisées depuis 1972 par l’ONU, avec pour but de définir les moyens de stimuler le développement durable au niveau mondial. L’ONU tente ainsi d’affirmer auprès des dirigeants du monde entier la nécessité de respecter les contraintes écologiques dans le développement économique pour assurer l’éradication de la pauvreté sur le long terme.

La COP21 qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre devra déterminer la source exacte de financement du Programme de développement pour l’après-2015. Au vue des conclusions de la Troisième conférence internationale sur le financement du développement, qui s’est tenue à Addis-Abeba (Ethiopie) du 13 au 16 juillet, une grande partie des financements du programme proviendront du secteur privé. Le Fonds monétaire international (FMI) et les banques régionales de développement devraient également joué un rôle non-négligeable.

L’enjeu est de taille après l’échec du précédent Fonds vert pour le climat. L’idée de ce fonds a d’abords été soulevée lors de la COP15 à Copenhague (2009), avec pour but de diminuer les émissions de gaz à effet de serre en luttant contre la déforestation et de prendre des mesures d’adaptation face aux conséquences du changement climatique. Après plusieurs années de maturation, le Fonds vert a ensuite été officiellement lancé lors de la COP17 à Durban (2011). Le but fixé à l’origine aux États était de réunir 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020. Un objectif qui est loin d’avoir été atteint : lors de la conférence des Nations unies sur le climat en décembre 2014 à Lima, le Fonds vert n’avait même pas dépassé le cap des 10 milliards de dollars… (700 millions). Il sera débattu lors de la COP21 de la possibilité de relancer ce Fonds afin d’atteindre les nouveaux objectifs de développement durable fixé dans l’Agenda du développement post-2015.

Aujourd’hui, une grande partie des financements mondiaux pour lutter contre le changement climatique grâce au développement durable est gérée par le Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE. Créé en 1961, il réunit les plus grands fournisseurs internationaux d’aide au développement : 29 États, dont 8 seulement ne sont pas membres de l’Union européenne (États-Unis, Canada, Australie, Suisse, Islande, Danemark, Corée, Japon). La Banque mondiale participe également. En 2013, le montant de l’aide débloquée atteignait les 39,7 milliards de dollars. L’Inde, le Bangladesh et le Vietnam en étaient les principaux bénéficiaires. Cette aide s’est concentrée principalement dans les secteurs de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche et dans celui de la distribution d’eau et de sanitaires.

Le fonctionnement du Comité d’aide au développement fait ressortir la place centrale de l’Union européenne et de ses États membres dans les mécanismes internationaux d’aide au développement : un tiers du montant alloué (12,1 milliards de dollars) provenait des membres européens du CAD. Le Japon est le second plus gros donateur avec un peu plus de 7 millions de dollars d’aide en 2013.

La participation financière reflète l’engagement ancien de l’Union en matière de développement durable. Il s’agit, aux termes de l’article 3, alinéa 3, du Traité sur l’Union européenne (TUE), d’un objectif général à long terme de l’Union, dans lequel « protection de l’environnement, prospérité économique, cohésion sociale et responsabilité à l’échelle mondiale sont complémentaires ». Cet article a été introduit dès 1999 avec l’adoption du Traité d’Amsterdam. On doit également citer l’article 11 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) qui expose que « les exigences de la protection de l’environnement doivent être intégrées dans la définition et la mise en œuvre des politiques et actions de l’Union, en particulier afin de promouvoir le développement durable ».

L’Union européenne est un acteur majeur de la diplomatie climatique : elle a joué un rôle essentiel dans l’élaboration de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) signée en 1992, dont dépend le Fonds vert pour le climat, et dans la négociation du Protocole de Kyoto en 1997 (COP3). Ce rôle tend à se confirmer avec les négociations climatiques dans le cadre de la COP21.

Au niveau interne, après une première stratégie de développement durable en 2001, le Conseil européen a adopté une seconde stratégie en juin 2006. Parmi les objectifs-clefs affichés, on trouve la conservation et la gestion durable des ressources naturelles, les questions démographiques et migratoires ainsi que la diminution de la pauvreté dans le monde. La majeure partie du financement de l’aide au développement européen transite par des instruments géographiques, comme le Fonds fiduciaire UE-Afrique, le Fonds européen pour les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, ou l’Instrument de coopération au développement qui couvre l’Amérique latine, l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Le Réseau européen sur le développement durable (REDD), institué en 2002, doit permettre de mieux coordonner les stratégies nationales pour le développement durable avec la stratégie de l’Union.

Par ailleurs, l’Agence Européenne pour l’Environnement (AEE) est vouée à la préservation et à la surveillance de l’environnement européen depuis 1994. Elle permet à l’Union européenne et aux États membres de prendre en connaissance de cause leurs décisions, de tenir compte des impératifs environnementaux dans les politiques élaborées et de progresser sur la voie du développement durable. Elle étudie également les politiques mises en œuvre et leur efficacité. Elle tente de cerner les tendances, les perspectives et les problèmes qui pourraient survenir à l’avenir.

Si lutter contre le changement climatique coûte cher, l’immobilisme pourrait coûter plus cher encore. Avec vingt années de recul, il apparaît qu’investir dans des solutions concrètes, qui réduiront la vulnérabilité des communautés et augmenteront leur capacité de résilience, reviendrait moins cher et plus efficace qu’investir dans des guerres et des plans d’aide humanitaire. Un total de terres de la taille de l’Amérique du Sud pourrait être restauré pour moins de 20 dollars par hectare. Une expérience menée en Éthiopie par l’UNHCR a montré que le coût de fourniture de 5 litres d’eau pendant cinq mois à 80 000 personnes déplacées à cause de la sécheresse de 2011 avait été estimé à 3 millions de dollars, alors que réhabiliter l’ensemble des systèmes locaux d’approvisionnement en eau, qui étaient non-opérationnels, a été chiffré à 900 000 dollars, soit trois fois moins cher.

L’aide au développement durable : éviter les migrations et faciliter les réinstallations

Les pays développés étant les principaux pourvoyeurs de fonds, les programmes d’aide au développement sont construits à partir de leur vision du développement durable. Malgré tout, les pays en développement, fortement soutenus par les pays émergents sur ce point, parviennent de mieux en mieux à faire entendre leur voix, notamment lors des sommets mondiaux. Le résultat est hybride : l’aide au développement durable doit additionner le temps court (adaptation aux effets immédiats du changement climatique, résilience) et le temps long (soutenabilité du modèle économique et enrayer le réchauffement climatique).

Un diptyque qui se retrouve dans le vocabulaire de l’Union européenne qui parle d’ « adaptation » (résilience) et d’ « atténuation » (limiter les émissions de GES) du changement climatique dans sa Stratégie Europe 2020. Pour l’Union, ces deux termes reflètent deux objectifs plus profonds : d’une part, faciliter dans l’immédiat le maintien des populations sur leurs terres et faciliter la réinstallation de celles ayant déjà migré ; d’autre part, se prémunir contre une « invasion » de réfugiés climatiques à l’avenir.

Deux techniques sont particulièrement mises en avant par l’ONU et l’Union européenne pour répondre à ces deux objectifs étroitement liés : d’un côté, la lutte contre la déforestation et le reboisement des terres ; d’un autre côté, les pratiques de Gestion Durable des Terres (GDT).

Lutter contre la déforestation, et notamment la déforestation illégale, doit assurer le maintien d’un couvet forestier suffisant pour capter dans l’atmosphère une grande partie des GES émis. Reboiser doit permettre de renforcer le rôle des forêts et des sols comme « puits de carbone » et réduire la vulnérabilité au changement climatique des populations.

On estime que la déforestation au Brésil a engendré 1,83 milliards de tonnes d’émissions de CO2 rien qu’en 2005, ce qui correspond à 84% du total mondial des émissions de GES de cette même année. C’est deux fois le montant total des émissions de l’Allemagne !

Un exemple de l’effet positif que le reboisement peut avoir sur la stabilité des systèmes sociaux, économiques et politiques existe au Niger. Après avoir subi la pire sécheresse de son histoire en 1975, la région du Galma était devenue improductive, et donc inhabitable. Il s’en était suivi un fort exode rural. Mais une fois que le gouvernement a garanti la propriété des arbres à ceux qui les avaient plantés, les femmes et les « sans-terres » ont replanté, y compris sur les espaces communaux. En 2003, le Galma affichait une densité de plantation élevée, qui a considérablement amélioré la résistance à la sécheresse des sols, participant à la préservation des cultures. De plus, le couvert forestier a permis une meilleure infiltration des pluies : le niveau des nappes phréatiques, épuisées en 1975, a augmenté de 14 mètre en 15 ans ! Les femmes peuvent désormais aller s’approvisionner dans des puits à une demi-heure de marche de chez elle, au lieu d’une demi-journée auparavant. Cette réhabilitation a participé à inverser les flux migratoires sortants et l’exode rural.

En reboisant, nous protégeons les terres productives, « si nous protégeons les terres productives, nous protégeons aussi les moyens de subsistance des foyers qui en dépendent… nous évitons que le tissu social ne se détériore ; et nous renforçons les systèmes démocratiques naissants ». Telle est la conclusion de l’UNCCD dans son rapport de 2014 sur la désertification.

Investir dans les pratiques de Gestion Durable des Terres (GDT) apparaît aujourd’hui comme le moyen le plus rapide et le moins onéreux d’arrêter la dégradation des terres. En effet, ces pratiques réduisent l’érosion des sols, améliorent le drainage et augmentent la fertilité des sols. L’UNCCD considère que la mise en œuvre de telles techniques pourrait permettre de réduire d’1,2 milliards le nombre de personnes pauvres vulnérables face au changement climatique.

Concrètement, les GDT peuvent prendre la forme de la construction de petits barrages et de bassins pour retenir les précipitations et ainsi améliorer la résistance des cultures aux sécheresses ; la construction de terrasses et de dérivations pour dévier les eaux de pluies et ainsi réduire les pertes de nutriments, l’érosion ou les risques de glissements de terrain ; l’utilisation de pratiques d’épandages de compost (résidus végétaux) ou du fumier du bétail pour entretenir la fertilité des sols ; la plantation de petits arbustes pour faciliter le captage des nutriments dans le sol.

Les pratiques de GDT doivent réduire la vulnérabilité des populations au changement climatique autant qu’elles doivent augmenter leur capacité de résilience. À titre d’exemple, une étude réalisée en Israël sur l’érosion des sols a démontré que les terres soumises à des pratiques de GDT avaient subi 90% d’érosion en moins après une forte crue que les terres voisines.

Les GDT s’inspirent de plus en plus de techniques traditionnelles durables, mais les mesures incitatives pour leur diffusion à grande échelle sont insuffisantes et rarement adaptées. Pourtant, la diffusion rapide en Israël des pratiques de GDT montre que des solutions existent : un fonds, créé en 2010, afin d’indemniser les agriculteurs pour les pertes de production qu’ils subiraient en adoptant des pratiques de GDT, n’a jamais eu à débourser un seul centime en quatre ans, et a largement participé à renforcer l’indépendance alimentaire du pays.

En réhabilitant les terres et les systèmes de production grâce à l’aide au développement durable, l’ONU et l’Union européenne espèrent éviter des crises alimentaires et des migrations massives à cause du changement climatique. Indirectement, c’est la sécurité internationale que l’on tente de garantir par ce biais. L’effet recherché est également celui d’un retour des migrants sur leur terre d’origine, grâce à une amélioration significative de l’environnement, et donc des conditions de vie sur place. Pour l’Union européenne, l’aide au développement durable relève donc surtout de la catégorie des intérêts bien pensés, au-delà de l’aspect humanitaire. « Ce qui importe à l’Europe, ce sont les effets pratiques, non la ferveur idéologique » a déclaré Donald Tusk, président permanent du Conseil européen devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York le 29 septembre.

L’aide au développement durable : la prise en compte de l’évolution de la géopolitique du climat par les pays développés

Historiquement, le changement climatique est regardé comme un phénomène graduel et lointain dont les impacts se feraient sentir dans les 50 ou 100 années à venir. La priorité est donnée à la réduction des émissions de GES. Au moment de la négociation du protocole de Kyoto (1994-1997), l’enjeu politique principal concernait la répartition des quotas de réduction des émissions entre les États-Unis, l’Europe et l’ex-URSS. Le seuil de 2°C à ne pas dépasser, désormais répété comme un mantra bien que ses origines restent discutables, est devenu un pilier inébranlable de la politique climatique de l’Union européenne à partir du Conseil européen de 2005.

C’est une approche du changement climatique que l’on retrouve encore aujourd’hui, pour une grande part. À titre d’exemple, le mandat de négociation de l’Union européenne pour la COP21 offre de réduire d’au moins 40% ses émissions à l’horizon 2030 et prévoit zéro émission nette d’ici à 2100. Un objectif contraignant de 30% pour les énergies renouvelables est également annoncé. Mais à aucun moment l’idée d’encourager la végétalisation ou les pratiques de GDT n’apparaît.

Cette approche du changement climatique était, entre les années 1990 et 2000, conforté par le refus des pays en développement (PED) de voir le réchauffement de la planète comme autre chose qu’un problème de surconsommation des pays du Nord. C’est ainsi qu’ils ont longtemps considéré les appels à la prise de conscience comme des cauchemars fabriqués par les scientifiques pour entraver leur développement économique.

Puis, à partir des années 2000, lorsque les premières conséquences du changement climatique se sont fait sentir, les PED ont mis en avant leur vulnérabilité et l’adaptation comme thème central des négociations internationales. Quand le poids dans les négociations climatiques se mesurait en quantité des émissions émises dans les années 1990, il se mesure désormais à l’aune de la vulnérabilité et de l’impact du changement climatique.

Certains PED se sont organisés en coalitions, comme l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS) pour faire entendre leur voix. En plus d’être majoritaires à la table des négociations, les pays émergents et les pays les moins avancés peuvent compter sur le soutien des puissances émergentes (BASIC[i]), désireuses de profiter des flux financiers des pays développés pour la lutte contre le dérèglement climatique, et dont le marché en plein essor est fortement courtisé par ceux-ci. De plus, le GIEC, en renforçant ses recherches dans ce domaine, a largement participé à légitimer cette approche du changement climatique.

Malgré tout, l’enjeu principal pour les pays du Sud reste incontestablement leur développement et leur adaptation. La question de l’émission de GES leur apparaît comme secondaire. Elle a cependant l’avantage de convaincre les pays développés d’augmenter toujours plus les flux financiers d’aide au développement, ou au moins de les maintenir à un niveau suffisant. Les États lourdement affectés par le changement climatique se fondent en effet sur le droit au développement, tel que défini dans la Déclaration sur le droit au développement des Nations unies de 1986, pour engager la « responsabilité environnementale » des États pollueurs : les émissions de GES créent des obstacles au développement dans les pays du Sud. Financier l’adaptation au changement climatique de ces États, c’est participer de la bonne application du droit au développement.

Stefan Aykut et Amy Dahan on fait remarquer, dans un livre consacré à la diplomatie climatique, qu’en l’absence depuis 2002 de forum international de grande envergure consacré au développement, le thème de l’adaptation est progressivement devenu synonyme de développement, en endossant une double signification : d’une part, la reconnaissance d’une injustice climatique historique entre le Nord et le Sud, accompagné de la revendication d’une « dette écologique » à réparer ; d’autre part, la reconnaissance d’une plus grande vulnérabilité des PED au changement climatique, justifiant des aides techniques, en équipements et en infrastructures pour y faire face.

Conclusion

Le rapport Stern du gouvernement britannique en 2006 prévoyait 200 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050. En 2012, l’ONU revoyait ce chiffre à près de 500 millions. Cette augmentation spectaculaire tient à diverses raisons : une compréhension de plus en plus fine du fonctionnement des écosystèmes et des relations complexes entre les sociétés humaines et leur environnement ; l’aggravation de la situation climatique malgré la multiplication des bonnes résolutions ; enfin, la multiplication des études sur les conséquences indirectes du dérèglement climatique, tels les risques sécuritaires.

Dans L’encampement du monde, Michel Agier prédit que, dans un avenir proche, les nouvelles villes seront fondées sur des camps de réfugiés. Il existe pourtant des solutions si on veut l’éviter. Les méthodes de développement durable peuvent participer à fortement atténuer les impacts du changement climatique, autant qu’elles peuvent en limiter l’aggravation dans les décennies à venir.

À cet égard, les pays du Sud sont peut-être finalement les mieux placés : il est sans doute moins coûteux d’orienter correctement le développement d’un pays, surtout lorsque les nouvelles méthodes sont peu coûteuses comme les pratiques de GDT ou le reboisement par les populations locales, que de financier la reconversion d’une économie développée. Les populations du Nord auront sans doute plus de difficultés à renoncer à leurs habitudes pour emprunter la voie du développement durable.

Jusqu’à présent, ce sont les pays développés qui ont défini le changement climatique, ses conséquences et les solutions pour y remédier. Une approche parcellaire et sur le long terme, qui évite de devoir prendre des engagements politiques trop coûteux. Mais le changement climatique a surtout besoin d’une gouvernance mondiale qui propose des solutions dans l’immédiat. Si les États en voie de développement, et plus particulièrement les pays émergents, semblent distants par rapport à la COP21, c’est plutôt du fait de l’importance secondaire que la réduction des GES revêt pour eux dans la hiérarchie des urgences à examiner. Une autre approche du changement climatique, plus d’actualité et qui fait une place plus importante aux stratégies d’adaptation, est grandement nécessaire pour que les futures Conférences des Parties soient un succès. Le Maroc, qui doit accueillir la COP22 en 2016, donnera peut-être un élan différent aux négociations.

 

Lauriane Lizé-Galabbé

Pour en savoir plus

Pour télécharger l’intégralité du dossier “Changement climatique : un autre regard sur les migrations” : Dossiers EU-Logos changement climatique

Pour consulter le rapport Global Estimates 2015 de l’Observatoire des situations de déplacement interne du Conseil norvégien pour les réfugiés

http://www.internal-displacement.org/publications/2015/global-estimates-2015-people-displaced-by-disasters (EN)

Résumé : http://www.internal-displacement.org/assets/library/Media/201507-globalEstimates-2015/20150717-GE2015-Press-release-FR-v1.pdf (FR)

Pour une synthèse des enjeux climatiques pour l’Europe, consulter l’article de François Gemenne « Migrations et climat : quel enjeu pour l’Europe ? » de 2010 (FR)

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000528-migrations-et-climat.-quel-enjeu-pour-l-europe-par-francois-gemenne/article

Pour approfondir la question du statut juridique des réfugiés climatiques, consulter l’étude de Christel Cournil et Pierre Mazzega « Réflexions prospectives sur une protection juridique des réfugiés écologiques » de 2007 (FR)

http://remi.revues.org/3541

Pour consulter le rapport de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) intitulé « Désertification. La ligne de front invisible » de 2014

http://www.unccd.int/Lists/SiteDocumentLibrary/Publications/final%20security%20FRE18_03_14%20lowres.pdf (FR)

http://www.unccd.int/Lists/SiteDocumentLibrary/Publications/Desertification_The%20invisible_frontline.pdf (EN)

Pour consulter le rapport de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) intitulé « Adaptation et résilience basées sur les terres. Une force puisée dans la nature » de 2014

http://www.unccd.int/Lists/SiteDocumentLibrary/Publications/Land_Based_Adaptation_FRE%20Sall_web.pdf (FR)

http://www.unccd.int/Lists/SiteDocumentLibrary/Publications/Land_Based_Adaptation_ENG%20Sall_web.pdf (EN)

Pour consulter le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) intitulé « La FAO, les forêts et le changement climatique. Œuvrer avec les pays pour atténuer le changement climatique et s’adapter à ses effets grâce à la gestion durable des forêts » de 2012

http://www.fao.org/docrep/017/i2906f/i2906f00.pdf (FR)

http://www.fao.org/docrep/017/i2906e/i2906e00.pdf (EN)

Pour en savoir plus sur les pratiques de Gestion Durable des Terres (GDT), consulter le rapport du FAO et de TerrAfrica sur l’évaluation de l’application sur le terrain des directives et bonnes pratiques de GDT en Afrique subsaharienne

http://www.fao.org/docrep/014/i1861f/i1861f.pdf (FR)

Pour en savoir plus sur l’action de l’Union européenne contre le changement climatique, consulter la fiche « Action pour le climat » de la Commission européenne (mise à jour novembre 2014)

http://europa.eu/pol/clim/index_fr.htm (FR)

http://europa.eu/pol/clim/index_en.htm (EN)

Pour en savoir plus sur l’action de l’Union européenne en matière de développement, consulter la fiche « Coopération internationale et développement » de la Commission européenne (mise à jour novembre 2014)

http://europa.eu/pol/dev/index_fr.htm (FR)

http://europa.eu/pol/dev/index_en.htm (EN)

Pour en savoir plus sur la géopolitique du climat, consulter l’ouvrage de Stefan Aykut et Amy Dahan, Gouverner le climat, Sciences Po Les Presses.

[i] BASIC est l’acronyme parfois utilisé pour désigner le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine. Il retire ainsi la Russie des pays émergents par rapport à l’acronyme BRICS.

Classé dans:DIGNITE HUMAINE, DROIT INTERNATIONAL, DROITS FONDAMENTAUX, IMMIGRATION, Immigration légale, Lutte contre l’immigration illégale, Protection de l’environnement, Relations extérieures

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