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Est-ce que Paris a tout changé ? De la Hongrie à la Pologne, les dirigeants européens ont réagi de manière vigoureuse après les attentats de Paris. Malgré l’appel de Jean-Claude Juncker à distinguer clairement migrants et terroristes, des voix contraires se sont élevées d’Europe centrale et de l’Ouest. Le tristement célèbre « dictateur » Orbán, comme l’a appelé Juncker un jour, mais aussi la Pologne et la Slovaquie, ont saisi l’opportunité offerte par les attentats de Paris pour réaffirmer leur opposition résolue aux mesures de relocalisation proposées par la Commission européenne ces derniers mois.

Toutefois, la critique ne vient pas seulement des fameux « mauvais élèves de l’Est » comme la Hongrie, la Pologne ou la Slovaquie, comme en atteste le refus par les alliés bavarois d’Angela Merkel de faire de la politique d’asile une véritable « porte ouverte ». Citant Horst Seehofer (Premier ministre du Länder bavarois) : « L’époque d’une immigration illégale et incontrôlée touche à sa fin. Paris a tout changé ».

Peu de temps après, même l’allié historique du parti de Merkel, l’Union chrétienne-sociale (CSU), s’est prononcé en faveur d’un contrôle plus strict des frontières extérieures européennes. Son secrétaire général, Markus Soeder, a expliqué : « Le CSU soutient toujours la chancelière, mais ce serait bien qu’Angela Merkel comprenne qu’ouvrir grand les frontières pour une durée illimitée est une erreur ».

La tragédie des attentats de Paris a été interprétée comme preuve du besoin d’un contrôle plus strict des flux migratoires aux frontières.

Le premier à exprimer son opposition aux politiques d’ouverture à l’immigration a été le Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Il a réagi très peu de temps après les attentats de Paris dans une interview donnée au journal américain Politico le 16 novembre, alors que tous ses homologues politiques endeuillés rendaient hommage aux victimes. Le hongrois a fait la une des journaux en déclarant : « bien sûr c’est dur à admettre, mais le fait est que les terroristes sont d’abord des migrants. La question est quand ont-ils émigré dans l’Union européenne ? »

Orbán a profité de l’interview pour donner un aperçu de sa propre définition d’un espace européen et formuler quelques recommandations pour l’Europe : des frontières extérieures imperméables pour garantir la sécurité des citoyens et sauvegarder la libre-circulation des européens dans l’Espace Schengen ; une nouvelle constitution pour l’Union européenne qui renforce les pouvoirs des États-nations au détriment de Bruxelles ; des relations normalisées avec la Russie.

Le chef du parti politique Fidesz ne s’est pas arrêté là. Pour lui, il existe un « lien logique évident entre le terrorisme et l’Islam en Europe ». De son point de vue, les musulmans sont aussi dangereux que les migrants et représentent une menace potentielle pour la sécurité des européens. De plus, il a affirmé que la première des priorités était de « défendre les frontières et contrôler ceux qui les franchissent ». Les États membres de l’OTAN et de l’Union européenne sont « en guerre » avec l’État Islamique (EI) au Moyen-Orient et en Afghanistan, et il est « tout à fait logique » que les « ennemis » cherchent à introduire des combattants parmi les migrants en route pour l’Europe.

Le discours de Viktor Orbán est assez saisissant si on le compare avec le débat en cours sur la radicalisation, ainsi qu’avec l’augmentation continue et inquiétante du nombre de combattants étrangers qui entreprennent le voyage exactement inverse à celui des immigrants, de l’Europe vers la Syrie. De plus, ces hommes sont souvent des migrants de seconde génération ou des occidentaux nouvellement convertis à l’Islam.

En fait, Orbán fait référence à l’idée de deux « sociétés parallèles » : des musulmans qui souhaitent un passeport européen mais rejettent les valeurs occidentales. Si la question est clairement définie par le Premier ministre hongrois, la solution qu’il propose relève d’un tout autre registre : de fait, le meilleur moyen de sauver les « libertés européennes » serait d’adopter une politique dure aux frontières. Une option qui semble difficile à mettre en œuvre pour le moment du point de vue européen.

De son côté, en réponse à la crise des migrants, Viktor Orbán a décidé d’ériger des murs à sa frontière sud pour empêcher les migrants d’entrer en Hongrie. Le Premier ministre hongrois défend avec vigueur cette décision très critiquée. « Qu’est-ce qui est le plus humain ? Fermer les frontières aux envahisseurs illégaux ou risquer la vie d’européens innocents ? » a ainsi questionné Orbán.

L’impression qui se dégage du débat est celle d’un net glissement dans la discussion de comment accueillir les réfugiés dans de bonnes conditions à comment les empêcher de venir tout court. Dans ce contexte, les évènements du 13 novembre n’ont rien fait de plus qu’exacerber un débat relatif à la migration et à la politique européenne d’asile déjà fragile.

Quoi qu’il en soit, la Hongrie n’est pas le seul État où les attentats de Paris ont été instrumentalisés pour remettre en cause les politiques d’asile. Après les attentats qui ont ébranlé Paris, le nouveau Ministre des Affaires étrangères polonais, Witold Waszczykowski, a indiqué que son pays avait l’intention de revenir sur les promesses du précédent gouvernement d’accepter environ 7 000 réfugiés en vertu du plan de réinstallation.

Le partie de droite Droit et Justice (PiS), arrivé au pouvoir en Pologne à la mi-novembre, s’est toujours violemment opposé à ce plan. Konrad Szymanski, ministre polonais des Affaires étrangères, a ainsi écrit sur le site internet de droite wPolityce.pl : « Les décisions du Conseil européen, que nous critiquons, relatives à la relocalisation des réfugiés et des migrants entre tous les pays de l’Union européenne font partie intégrante du droit européen » mais « après l’évènement tragique de Paris, nous ne pouvons pas assumer la responsabilité politique de les respecter ».

Le nouveau gouvernement formé en novembre par le PiS paraît avoir renversé la position polonaise sur le sujet. Cette constatation a été plus tard confirmée par la Première ministre, Mme Szydlo, qui a indiqué que, « de notre point de vue, nous ne sommes pas préparés à accepter ces quotas de réfugiés ».

Entre-temps, Mme Szydlo a risqué d’aggraver la fracture avec l’Union européenne quand les journalistes réunis dans la salle de la conférence de presse hier ont découvert que le drapeau bleu constellé d’étoiles dorées de l’Union européenne n’était pas hissé, seulement le drapeau polonais blanc et rouge.

Le nouveau gouvernement polonais, qui a gagné les élections après huit années dans l’opposition, ne remet pas en cause l’appartenance à l’Union européenne mais, en tant que partie eurosceptique, il désire une plus grande indépendance vis-à-vis du pouvoir bruxellois.

Interrogée au sujet du drapeau manquant, Mme Szydlo a ainsi répondu : « nous sommes un membre actif de l’Union européenne… mais nous avons décidé que les déclarations qui ont lieu après les réunions gouvernementales devront avoir pour arrière-plan le plus beau des drapeaux rouges et blancs ».

« Nous recherchons une ligne politique qui, tout en appréciant l’appartenance à l’Union européenne, garantisse un maximum de bénéfices pour les citoyens polonais, pour l’économie polonaise et pour notre patrie ». « Je suis très heureuse que nous soyons membre de l’Union européenne et de l’OTAN en ces jours difficiles ».

Le Premier ministre slovaque Roberto Fico, qui avait déclaré plus tôt cette année que la Slovaquie était prête à accueillir les réfugiés aussi longtemps qu’il s’agirait de chrétiens, a affirmé lundi que les migrants musulmans étaient une menace potentielle. Le pays a d’ores et déjà annoncé son intention d’attaquer en justice la décision européenne d’imposer des quotas de réfugiés. « Nous travaillons en prenant en considération deux phénomènes révélés par l’attaque [à Paris] : la radicalisation de la partie musulmane de la population française en représailles aux implications de la France dans les bombardements contre l’ISIS, et l’infiltration de l’ISIS au sein de la vague de migrants actuelle » a-t-il expliqué aux journalistes après avoir présidé une réunion d’urgence du conseil national de sécurité de son pays.

« Nous mettons en garde depuis longtemps contre le fait qu’il existe un énorme risque lié à la migration. Heureusement, certaines personnes ouvrent les yeux désormais » a ajouté Mr Fico. Mais ses mots ne se sont pas arrêtés là. Le Premier ministre a directement fait référence aux musulmans : « nous surveillons chaque musulman sur notre territoire » a-t-il déclaré après avoir observé une minute de silence devant l’ambassade française en Slovaquie. « Nous avons accru la surveillance des camps de réfugiés et des camps de rétention, tout comme celle des membres de l’extrême-droite ».

Plus tôt dans la journée, le Premier ministre avait asséné : « chaque fois qu’il y a une attaque terroriste [en Europe], les représentants de la communauté musulmane sont, pour ainsi dire, responsables ». Le parti socialiste européen examine la possibilité d’exclure son parti, le SMER,du parti socialiste européen.

À ce sujet, il est opportun de jeter un œil de l’autre côté de la « barrière idéologique » qui s’est progressivement imposée au sein du débat européen.

Durant une conférence donnée à Bruxelles le 6 décembre par la Réseau Musulman Européen (EMN), Fouad Imarraine – représentant pour le Réseau en France – a saisi l’opportunité de donner une réponse claire à une question cruciale : après les attentats de Paris, est-ce que les réfugiés représentent un danger ? Absolument pas !

Durant l’évènement, Tariq Ramadan – Président du Réseau Musulman Européen – a centré la discussion sur la stigmatisation des réfugiés, particulièrement visés en tant que musulmans. Il souligne que les accusations auxquelles les musulmans font face en ce moment sont inévitablement à mettre en lien avec l’absence d’une identité européenne et le manque d’une politique d’asile commune. La lentille à travers laquelle nous observons le monde change constamment. Ainsi, si on regarde en arrière, dans les années 1980, Oussama ben Laden était présenté comme un ami de la démocratie en Afghanistan. Les mots sont puissants, on doit apprendre et enseigner la différence entre réfugié et migrant, musulman et terroriste. S’il est impossible de nier que les partisans de l’État Islamique sont musulmans, nous avons néanmoins le devoir de prendre la parole et de dénoncer leurs actions, non seulement en tant que membres de la communauté musulmane, mais aussi en tant qu’européens et êtres humains. Le « nous » fait partie d’un ensemble plus vaste et complexe, la communauté européenne. Nous devons défendre notre droit d’en faire partie et notre devoir est de défendre ses valeurs.

De plus, il est fondamental de rappeler que les membres de l’EI ne sont pas seulement des citoyens européens, comme nous l’avons dit précédemment, mais aussi et surtout une jeunesse qui échange avec l’EI pendant à peine deux mois avant de se décider à rejoindre cette branche extrémiste.

En conclusion, on peut dire que, une fois encore, la crise des réfugiés est en débat, mais pas dans les bons termes. Nous attendons toujours une réponse européenne forte pour répondre à la crise des réfugiés, qui doit être résolue non seulement grâce à des mesures politiques mais aussi grâce à une volonté politique portée par une voix européenne forte et unie.

Alors que nous écrivons les derniers mots de cet article, les premières esquisses d’un acte législatif pour une approche holistique des migrations sont en cours et devraient être adoptées d’ici le mois d’avril, conjointement avec les rapports sur les projets pilotes de hot-post en Italie et en Grèce. Reprenant les mots que Massimo d’Alema – ancien Premier ministre italien et Président de la Fondation des études européennes progressistes – a adressés au public de l’EMN, nous pouvons affirmer que nous ne pouvons pas réduire les politiques de migration à de simples considérations sécuritaires. Nous avons réussi à construire une culture européenne, basée sur des principes de solidarité et sur le respect qui sont profondément enracinés dans la communauté musulmane, une communauté qui doit être reconnue comme faisant partie intégrante de l’Europe moderne.

 

Lisa Vallese

Pour en savoir plus

-. La Hongrie veut attaquer les quotas de réfugiés devant la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE)
(EN)
https://euobserver.com/migration/131158

-. Attaques terroristes à Paris : Jean-Claude Juncker met en garde les dirigeants européens contre l’amalgame entre migrants et terroristes
(EN)
http://www.independent.co.uk/news/world/europe/paris-terror-attacks-jean-claude-juncker-warns-european-leaders-do-not-mix-up-terrorists-with-a6736271.html

-. Après les attentats de Paris, la Pologne annonce qu’elle ne participera plus au plan de relocalisation des réfugiés européens
(EN)
http://www.slate.com/blogs/the_slatest/2015/11/14/poland_says_it_will_resist_eu_refugee_plan_after_paris_attacks.html

-. La Pologne annonce qu’elle n’acceptera aucun migrant en vertu des quotas européens à la suite des attentats de Paris
(EN)
http://www.independent.co.uk/news/world/europe/poland-plans-to-backtrack-on-migrant-commitment-following-attacks-in-paris-a6734521.html

-. La Pologne n’acceptera aucun réfugié suivant le mécanisme européen après les attentats de Paris a annoncé son Premier ministre
(EN)
http://europe.newsweek.com/paris-attacks-poland-336551

-. Les alliés bavarois de Merkel se rangent derrière sa politique d’asile
(EN)
http://www.reuters.com/article/us-europe-migrants-germany-idUSKCN0T40FW20151115#78BM3f3HDAJZm1Vb.97

-. La droite populiste européenne vise les migrants après les attentats de Paris
(EN)
http://uk.reuters.com/article/uk-france-shooting-europe-migrants-idUKKCN0T30YI20151114

-. « Nous surveillons tous les musulmans » depuis les attentats de Paris, annonce le Premier ministre slovaque
(EN)
http://www.independent.co.uk/news/world/europe/we-are-monitoring-every-muslim-after-paris-attacks-claims-slovakian-pm-a6737851.html

-. Tous les terroristes sont des migrants
(EN) http://www.politico.eu/article/viktor-orban-interview-terrorists-migrants-eu-russia-putin-borders-schengen/

-. Se retourner contre les réfugiés à cause des attentats de Paris est faible et absurde
(EN)
http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/nov/18/refugees-paris-europe-enemy

Classé dans:Dignité humaine, DROITS FONDAMENTAUX, Liberté de circulation des personnes, Liberté de pensée, d’expression, de religion, MIGRATIONS ET ASILE, Non-discrimination, Protection des minorités

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