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La communication du Front National (FN) repose sur l’inquiétude, elle vise à l’attiser tout en donnant l’impression qu’il tente d’y répondre. Il s’est ainsi spécialisé dans la diffusion de messages alarmistes, notamment via ses réseaux sociaux : les trois tracts mis en ligne en ce début de mois de novembre constituent de parfaits exemples de cette stratégie propre aux partis populistes et extrémistes.
D’un côté, il y a Pierre, Julie, Sandra, des citoyens Français délaissés par leur Etat au profit d’étrangers. Aucune précision n’est donnée sur eux, alors étoffons-les un peu, qu’en pensez-vous ? Prenons Julie. Elle est donc étudiante, française en France, et cherche une chambre en résidence universitaire autour de Lille ; pas un logement étudiant, une colocation ou un studio, mais une chambre de 9m carré spartiate, une cuisine et souvent des douches partagées avec 5 à 10 autres personnes et une isolation sonore et thermique quasi-nulle. Julie aurait monté un dossier social étudiant, le fameux DSE, et fait une demande de bourse, qui sait ? Elle se débrouillerait, peut-être aurait-t-elle un petit job à côté de ses études pour joindre les deux bouts.
De l’autre côté, se trouvent les migrants, les réfugiés, les fameux étrangers. Choisissons donc une jeune femme, soudanaise, appelons-la Bahit. Elle serait née à Djouba, la capitale du Sud-Soudan. En décembre 2013, elle aurait fuit les violences qui explosent une nouvelle fois après la longue guerre civile de vingt-deux ans qui avait déjà secoué le pays jusqu’au cessez-le-feu de 2002. Le périple aurait duré plus d’un an avant d’atteindre l’Europe puis finalement le Nord de la France. Après avoir laissé derrière elle sa famille et son pays, avoir connu les violences et les traumas inhérents à tout conflit armé, le business révoltant des passeurs, les centres d’accueil, la « Jungle de Calais », elle jouit maintenant d’une chambre au sein d’un centre d’accueil situé à proximité du campus de l’Université Lille 3 à Villeneuve d’Ascq.

La sélection ne s’est pas faite au hasard : Bahit aura dû prouver qu’elle était titulaire d’un baccalauréat, penser à prendre l’attestation d’un Etat dont l’administration reste balbutiante, et d’une solide motivation, notamment en ayant déjà déposé une demande d’asile sur le sol français, accordée avec succès. Or, en vertu du Système de Dublin, il n’est possible de formuler une demande d’asile qu’au sein d’un seul pays européen : le faire en France démontre donc sa volonté d’y vivre. D’autant que le Soudan et le Sud-Soudan, de même que la Syrie, l’Erythrée, l’Afghanistan et le Kosovo d’où proviennent la majorité des migrants et des demandeurs d’asile en France, sont reconnus par les instances compétentes, soient le Ministère des Affaires étrangères et l’Office français de la protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), comme des « pays instables et dangereux pour leurs citoyens ». Cette qualification les rend de facto éligibles à une demande d’asile. Ainsi, en leur fournissant un diplôme français et des cours de langue, le gouvernement entend par-là faciliter leur intégration au sein de la société française.
Ce projet constitue de plus une démonstration de l’efficacité d’un travail de concert entre l’Etat via le Ministre des Affaires étrangères, Bernard Cazeneuve, un professeur d’université et une association à but non lucratif, l’Auberge des migrants, l’une des associations les plus actives pour les habitants de la « Jungle ». C’est d’ailleurs à la suite de son démantèlement que cette solution a pu se concrétiser.
Et ces 80 réfugiés – et non pas migrants puisqu’ils ont obtenu l’asile – finalement, en tant qu’inscrits à l’Université Lille 3, sont désormais étudiants. Peut-être même sont-ils des camarades de Julie, mais certainement pas des concurrents à son droit au logement : si l’académie de Lille fait partie des ensembles universitaires ayant le plus faible ratio demandes / places disponibles, le bâtiment Galois hébergeant les désormais étudiants-réfugiés est voué à la destruction et ne devait accueillir personne au cours de l’année 2016-2017. Surtout, imputer à 80 individus la responsabilité des étudiants mal logés dans l’académie lilloise n’est-il pas quelque peu disproportionné, d’autant que les places occupées ne leur étaient pas destinées ?

Alors certes, les enjeux évoqués sont réels : mal logement, faibles retraites, accueil des migrants, gestion des demandes d’asile, respect des droits fondamentaux des uns et des autres, le tout dans un contexte de crise économique et financière plus ou moins latent ; mais n’est-il pas quelque peu nauséabond, voire carrément ignoble, d’oser une comparaison entre de telles problématiques, comme si la misère et les difficultés de la vie pouvaient être hiérarchisées, d’une part ; mais aussi de se hasarder à une telle tentative de manipulation des citoyens français d’autre part ? Il y en a en effet pour tous les goûts : Pierre le retraité, Sandra dans la force de l’âge et Julie, la jeune étudiante : de quoi donc effrayer et placer l’électorat français face à une situation binaire bien simpliste : ‘eux ou les Autres’. Alors que ‘eux et les Autres’ pourrait être une solution finalement : de nouveaux actifs pour relancer l’économie, financer les retraites, les aides et les politiques sociales – pour les étudiants comme pour les SDF d’ailleurs – , la consommation et l’économie françaises. Certes, la France ne peut accueillir tous les migrants et demandeurs d’asile, mais il convient de souligner que si la démarche d’opposition systématique du Front national peut être rassurante selon un certain point de vue, mais elle n’en demeure pas moins fort éloignée de la réalité.

Emmanuelle Gris

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