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Guerre et paix, deux termes que l’on n’a plus l’habitude d’associer. Le faire ne revient-il pas à se poser la question d’une l’Europe à plusieurs vitesses ? Pourquoi ne les a-t-on pas associés jusqu’à aujourd’hui ? Car le monde actuel connaît plus de quarante guerres et conflits militaires, mais pas un seul ne se déroule sur le sol de l’Union européenne. Car l’Europe a été capable de réaliser l’impossible et elle le reste : elle s’est relevée des cendres de la deuxième Guerre Mondiale et a mis fin à cette longue tragédie de plusieurs siècles qui nous obligeait régulièrement à choisir entre la paix et la guerre. Pour autant, sommes nous totalement immunisés, étant donné le nombre de conflits et le fait que, géographiquement, ils se rapprochent de plus en plus de nous, de pays qui se croyaient immunisés ? Les formes nouvelles que prennent ces conflits (terrorisme surtout) les rapprochent singulièrement de nous : ils sont à nos portes. Par ailleurs, comment espérer raisonnablement participer au règlement de ces nombreux grands conflits sans s’appuyer sur une politique européenne de Défense ? Le règlement de ces crises (Ukraine, Syrie, Proche et Moyen Orient…) va structurer durablement les relations internationales au cours des prochaines années.

Aujourd’hui, relativement bien immunisée, est-ce une raison pour pour l’Europe de refuser d’avoir cette culture stratégique commune ? Bien au contraire, il est même urgent de s’en construire une, une culture qui dépasserait la poignée des professionnels. Cette absence de culture commune en matière de défense et de sécurité, nous interdit d’envisager quoi que ce soit, y compris l’éventualité de conflits militaires auxquels il faudrait participer d’une manière ou d’une autre. Or, dans ce domaine, l’Union dispose d’instruments intéressants. Pourtant peu nombreux sont ceux qui ont des doutes sur la nécessité pour l’Europe d’agir en matière de maintien de la paix et de stabilisation du voisinage. Cela comprend nécessairement d’envisager le recours aux armes et la mobilisation de forces militaires. Il faut le faire sans trembler, après une réflexion approfondie et une prise de décision commune. Mais surtout, il faut s’y préparer et s’organiser selon l’adage latin : si vis pacem, para bellum.

Relativement bien immunisée certes, mais face à une quarantaine de conflits dans le Monde l’Union peut-elle continuer à hésiter, tergiverser en matière de politique de Défense ? Les absents ont toujours tort, dit la sagesse populaire.

La dernière actualité européenne, le Livre Blanc de la Commission comme les débats au Parlement européens, fournissent une occasion pour ouvrir, enfin, le débat sur la défense européenne. Difficile de qualifier en un mot ce Livre Blanc : est-ce l’acte de naissance d’une Union européenne sans les Britanniques, comme l’a qualifié Jean-Claude Juncker ? Cinq propositions de scénarios y figurent, allant d’une Union limitée au Marché unique à un saut fédéraliste, en passant par une Europe à plusieurs vitesses. La Commission a surtout voulu placer les Etats membres devant leurs responsabilités, dans une Europe en crise. Le vaste champ des possibilités a été déployé, mais sans que soit affichée une quelconque préférence. Aucune sensibilité n’a été fortement froissée. Domine cependant l’idée maîtresse exprimée par Jean-Claude Juncker dans un discours prononcé à l’Université de Louvain : « L’heure n’est plus venue de s’imaginer que nous pourrions, tous, faire la même chose […]. Ceux qui sont d’accord pour faire le plus grand nombre de choses ensemble, qu’ils se mettent d’accord sur ce qui est essentiel à faire, qu’ils soient 15 ou 28 […], cela peut varier d’un sujet à l’autre ».

L’objectif de ce texte serait donc de pousser chacun à préciser ses positions et ainsi conduire progressivement vers « l’Europe différenciée », sans drame inutile et une fois fait le constat des différences. Pour les uns, ce serait un moyen de relancer le projet européen, pour les autres ce serait renforcer les divergences. Les uns pensent que le noyau dur entraînerait les hésitants alors que les autres estiment qu’une telle évolution ne ferait que creuser le fossé entre les plus déterminés et ceux qui le sont moins. La preuve, la Pologne d’abord, rapidement suivie par le groupe de Visegrad en entier, ont exprimé très clairement une opposition au scénario d’une Europe à plusieurs vitesses.

Toujours est-il que le thème de « la Défense européenne » est entré dans le dernier carré des catégories des politiques prioritaires, qualifiées « d’essentielles » telles que la dimension sociale, l’accompagnement de la mondialisation, l’approfondissement de l’Union économique et monétaire, l’avenir de l’Europe de la défense, ou encore l’avenir du budget de l’Union. La Commission soumettra cet été des documents de réflexion sur chacun de ces thèmes. A la mi-septembre, le discours sur l’état de l’Union durant lequel le Président de la Commission présentera sa vision et en décembre, entrainera une prise de position de la part du Conseil européen. La célébration de l’anniversaire du Traité de Rome sera également un moment fort. Le réel moment du choix démocratique se présentera toutefois lors des prochaines élections européennes, dans deux ans. Il est donc grand temps de se mobiliser dès aujourd’hui. L’heure n’est cependant pas à ce stade à l’évocation d’une éventuelle révision des traités : outre le fait que cela n’intéresse pas les citoyens selon Jean-Claude Juncker, « cela viendra lorsqu’il y aura une volonté collective qui n’existe pas aujourd’hui ».

Sur ces points, le Parlement européen a aussi eu l’occasion de s’exprimer dans le détail (cf. Pour en savoir plus ), à l’occasion de la présentation et de l’adoption de ses différentes résolutions sur l’amélioration du fonctionnement de l’Union européenne en mettant à profit le potentiel de l’Union. Bien que moins réservé que la Commission, le Parlement souhaite que la priorité soit donnée à un traité constant, la réforme des traités reste toutefois un impératif préalable pour certains parlementaires, comme Guy Verhofstadt. Dans cette large réflexion, une politique de Défense commune occupe une place importante (une page sur 12 dans le texte de la résolution du Parlement européen).

Pour le Parlement européen, l’Union « doit améliorer l’efficacité, la cohérence et la responsabilité de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), notamment en utilisant les dispositions actuelles du traité et en remplaçant le vote à l’unanimité par le vote à majorité qualifiée dans un nombre toujours plus important de domaines de la politique extérieure, ainsi qu’en appliquant le cas échéant les dispositions relatives à la flexibilité et la coopération renforcée […]. Les menaces actuelles en matière de sécurité, y compris dans le voisinage immédiat de l’Union européenne, démontrent qu’il nécessaire de s’acheminer progressivement vers l’établissement d’une politique commune en matière de défense et, au final, d’une défense commune […]. Le traité contient déjà des dispositions claires concernant la marche à suivre pour y parvenir, notamment dans les articles 41, 42, 44, et 46 du traité sur l’Union européenne ».C’est une invitation forte du Parlement européen : les Etats sont sommés d’agir.

Peut-on espérer une évolution tangible rapide ? Un signal modeste mais réel vient d’être donné le 6 mars avec la décision d’établir une structure de commandement pour les missions militaires et de conseil de la PESDC. Cela va dans le bon sens, mais que peut-on espérer du sommet de Versailles ?

Réunis à Versailles pour un sommet informel, les dirigeants des quatre principaux pays de la zone euro (Allemagne, France, Italie et Espagne) ont déjà choisi lesquels des cinq options du Livre Blanc ils retenaient : il s’agit de la troisième, celle d’une Europe à plusieurs vitesses.

« L’ Europe à vingt-sept ne peut plus être l’Europe uniforme à vingt-sept ». L’Europe à vingt-sept ne peut plus être uniforme avec autant de membres. Longtemps, cette idée d’une Europe différenciée, avec des rythmes distincts de progression a suscité beaucoup de résistance. Aujourd’hui, c’est une idée qui s’impose. « Sinon, c’est l’Europe qui explose », déclare François Hollande au journal Le Monde. Le ton est donné : si une réelle « Europe à plusieurs vitesses » n’est pas mise en place, l’Union européenne est condamnée.
Les dirigeants français, allemand, italien et espagnols ont donc discuté de cette idée. À l’occasion de cette rencontre, les chefs d’État et de gouvernement ont fait quatre déclarations « distinctes » mais « coordonnées » sur leur foi partagée dans le projet européen et dans les chantiers communautaires à lancer. Cet événement du mini-sommet de Versailles a préparé le sommet européen des 9 et 10 mars à Bruxelles, puis celui de Rome le 25 mars à l’occasion de la célébration des 60 ans du traité de Rome au cours duquel les dirigeants des pays de l’Union devront trouver un cap commun à 27.
Les domaines envisagés en priorité pour cette « Europe à plusieurs vitesses » sont indiqués dans le Livre Blanc : l’union monétaire, la fiscalité, le social, l’antiterrorisme et la protection des frontières. C’est surtout dans le domaine de la Défense que les quatre partenaires veulent des progressions. À cet égard, François Hollande estime que, « s’agissant de l’Europe de la défense, tous les pays de l’UE n’ont pas à en être membres, certains n’ont pas cette tradition mais la porte doit être ouverte à tous ». Il propose ainsi « une coopération structurée, pour fédérer les pays qui veulent aller beaucoup plus loin », à laquelle « dans [son] esprit, le Royaume-Uni, même en dehors de l’UE, doit […] être associé ».
Si François Hollande, de même qu’Angela Merkel, ont clairement fait savoir leur volonté de bâtir une « Europe à plusieurs vitesses », les quatre « grands » veulent éviter de froisser leurs vingt-trois partenaires européens. A l’issue du sommet, les dirigeants veilleront « à ne pas être trop concrets » pour ne pas « donner l’impression aux autres partenaires européens d’être trop prescriptifs », commentent les milieux autorisés à être relayés par la presse accréditée. « D’ailleurs, il n’y aura pas une déclaration commune, mais quatre », souligne-t-on. Dans le contexte du Brexit, mais aussi des différentes échéances électorales qui fragilisent les dirigeants présents à Versailles et du risque populiste, les partenaires européens ne veulent froisser personne tout en essayant de rendre l’Europe plus efficace. Ne froisser personne, certes, mais peut-on éviter de ne pas froisser les pays du groupe de Visegrad ? Autant s’engager à ne rien faire ; d’autant plus que le populisme ne cesse de progresser en Europe, encore faut-il le relativiser et surtout le combattre. Selon le dernier eurobaromètre de la Commission européenne daté de fin 2016, 38% des Européens sondés ont une image ‘neutre’ de l’Union, 25% une image négative et 35% une image positive. Des chiffres qui ne sont pas catastrophiques loin de là (25% d’opposants ) et qui pourraient être consolidés si les gouvernements osaient affronter leur opinion publique et faire œuvre de pédagogie.

Les institutions européennes, la Commission comme le Parlement européen, ne peuvent continuer à se dérober face aux questions de leurs citoyens et doivent, dans l’année, répondre aux questions existentielles qu’ils se posent. La première : « Où va le Monde ? » pour reprendre le titre de l’excellent livre de Nicole Gnesotto et Pascal Lamy (édition Odile Jacob), une question qui est sur toutes les lèvres. La seconde question, également sur toutes les lèvres, est : que fait l’Europe ? Comment ne pas se la poser, confronté que l’on est tous les jours aux guerres, massacres, siège d’Alep, chômage, misère, pauvreté, disparités, pollutions, malfaçons en tout genre des produits de grande consommation, insécurité, pénuries, perte de repères, corruption, trafiques internationaux, etc..

Que fait l’Europe ?

Pour en savoir plus : principales sources d’information :

-. Livre blanc :

http://europa.eu/newsroom/home_en

-. Quo vadis Europa à 27 ? Discours de Jean-Claude Juncker (EN) :

http://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-17-424_en.htm (FR) http://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-17-424_fr.htm

-. Soixante années de Traité :

https://europa.eu/european-union/eu60_en

-. Soixante années de progrès partagés :

https://ec.europa.eu/epsc/publications/other-publications/european-story—60-years-of-shared-progress_en

-. Soixante ans d’Europe : débats au Parlement européen :

http://www.europarl.europa.eu/news/en/news-room/20170228IPR64287/future-of-the-eu-meps-discuss-five-scenarios-set-out-by-jean-claude-juncker

-. http://www.politico.eu/article/breaking-politico-obtains-white-paper-on-eu-future/
-. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/03/01/jean-claude-juncker-presente-au-parlement-europeen-ses-propositions-pour-relancer-l-union_5087631_3214.html
-. http://www.euractiv.com/section/future-eu/news/commission-pushes-for-stronger-defence-trade-and-border-powers-after-brexit/
-. http://www.businesstimes.com.sg/government-economy/eus-juncker-unveils-plans-for-new-chapter-after-brexit
-. https://euobserver.com/political/137069
-. http://www.euractiv.com/section/future-eu/news/junckers-real-scenario-is-multi-speed-europe/
-. Communiqué de presse du Conseil sécurité et défense,et au conseil affaires étrangères du 6 mars 2017 :

http://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2017/03/06-defence-security/
White Paper on the future of Europe, Reflections and scenarios for the EU27 by 2025. European Commission, 1/03/2017 :
-. Entretien de François Hollande à plusieurs journaux européens dont le journal le Monde :

http://www.lemonde.fr/international/article/2017/03/06/hollande-l-extreme-droite-n-a-jamais-ete-aussi-haute-depuis-plus-de-30-ans-mais-la-france-ne-cedera-pas_5089684_3210.html
-. Déclaration du groupe de Visegrad sur l’avenir de l’Europe :

http://www.kormany.hu/en/the-prime-minister/news/hungary-wholeheartedly-supports-visegrad-declaration

Classé dans:Citoyenneté européenne, QUESTIONS INSTITUTIONNELLES ET BUDGETAIRES Tagged: Livre Blanc, politique de Défense commune, Union Européenne

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