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La crise entre l’Union européenne et la Turquie s’aggrave, tout particulièrement avec la Chancelière allemande, mais semble quelque peu s’apaiser en ce qui concerne l’organisation de meetings en Allemagne concernant la campagne référendaire turque, mais uniquement dans la mesure où c’est aux municipalités d’autoriser ou d’interdire la tenue de tels rassemblements. Toutefois, plus globalement, les crispations des deux parties se renforcent, attisées par leader les salves anti-européennes, anti-allemandes et anti-néerlandaises répétées du leader turc. La surenchère verbale d’Erdogan et des médias turcs à sa botte depuis les purges faisant suite à la tentative de putsch de juillet 2016 ne semble pas prête de se tarir. Cette vague d’attaques et de critiques envers l’Union inquiètent les démocraties de l’Europe de l’ouest, dont les opinions publiques basculent lentement mais sûrement vers un eurosceptiscime marqué. Après avoir accusé Angela Merkel de soutenir le terrorisme, le Ministre de l’intérieur allemand Thomas de Maizière était sorti de son silence et a mis en garde M. Erdogan : « il y a des limites très nettes à ma tolérance ». Ce sont les relations historiques, profondes, entre l’Union européenne et la Turquie qui sont menacées : les conservateurs bavarois de la CSU réclament par exemple le retrait des troupes allemandes de la base turque d’Incirlik. « La Turquie ne nous rend pas les choses faciles, mais nous ne devons pas la pousser hors de l’OTAN », tente de tempérer la Ministre de la défense, Ursula von der Leyen. Le fossé ne cesse toutefois de s’élargir : le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker qui s’est en effet lui-même exprimé sur le sujet, indiquant que en tenant de tels propos, Erdogan prenait « ses distances avec l’Europe et n’essaye pas de rentrer dans l’Union ». Par cette déclaration, il laisse, pour la première fois avec tant de netteté, flâner le doute sur la poursuite des négociations d’adhésion, lesquelles étaient néanmoins dépourvues de réelles perspectives d’avenir depuis un certain temps.

Dés le lendemain de la publication de l’avis de la Commission de Venise du 13 mars dernier, le Ministère turc des Affaires étrangères déclarait, au sujet de l’appel européen à s’abstenir de toutes déclarations excessives, qu’il s’agissait d’un texte « irréfléchi » qui « n’avait pas de valeur » pour la Turquie. Il indique également que « L’Union européenne doit se rendre compte que la déclaration alimente l’extrémisme, la xénophobie et les sentiments anti-turcs car cet appel est fait uniquement à la Turquie, et non aux pays qui ont causé cette situation en violant les conventions diplomatiques et le droit international ». Il estime en effet que l’Union avait « de nouveau agi d’une manière loin d’être objective et sans procéder à une évaluation approfondie de l’évolution de la situation », ajoutant que, manifestement, « ses homologues européens appliquent sélectivement les valeurs démocratiques, les libertés et droits fondamentaux ».

Le Président turc Recep Tayyip Erdogan, faisant peu de cas des condamnations, a attisé la crise avec l’Europe en dénonçant son « fascisme débridé », et en imputant aux Pays-Bas le massacre de Srebrenica en ex-Yougoslavie.

La nouvelle salve de M. Erdogan, en pleine campagne pour obtenir le renforcement de ses pouvoirs lors d’un référendum prévu le 16 avril, a ainsi été précédée par le piratage massif de comptes Twitter à l’étranger par de présumés hackers turcs qui ont posté des contenus faisant écho à ses sorties sur le « nazisme » de l’Allemagne et des Pays-Bas. Les Pays-Bas « n’ont rien à voir avec la civilisation, ni avec le monde moderne. Ce sont eux qui ont massacré plus de 8.000 Bosniens musulmans en Bosnie-Herzégovine lors du massacre de Srebrenica », a déclaré M. Erdogan lors d’un discours à Afyon, dans l’ouest de la Turquie. Quelque 8.000 hommes et garçons musulmans avaient été tués par les forces serbes de Bosnie en juillet 1995 à Srebrenica, enclave qui était à l’époque sous la protection de Casques bleus néerlandais.

Le Premier Ministre néerlandais, Mark Rutte, avait qualifié mardi de « falsification nauséabonde de l’Histoire » une première sortie de M. Erdogan sur le massacre de Srebrenica.

Très remonté après l’annulation de plusieurs meetings électoraux de ses partisans en Allemagne et le refus des Pays-Bas d’autoriser deux de ses Ministres à participer à de telles réunions, il a encore affirmé que « L’esprit de fascisme est débridé dans les rues de l’Europe ». Dénonçant le traitement, selon lui discriminatoire, réservé aux minorités ethniques et aux musulmans en Europe, il a ajouté dans une allusion au nazisme que « les juifs avaient été traités de la même manière par le passé ».

« En accusant les pays européens de vouloir en revenir aux années noires du nazisme, Erdogan, conscient des problèmes que rencontrent les pays européens du fait de montée des phénomènes populistes et extrémistes, entend leur donner une leçon de démocratie, au moment-même où il s’apprête à faire voter par référendum un projet qui réduit la démocratie et l’Etat de droit », relève Jean Marcou, chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes, dans le journal Libération,.

Au-delà des attaques verbales, la crise diplomatique a débordé, le mercredi 15 mars sur Twitter, comme évoqué plus tôt, avec le piratage de nombreux comptes, dont ceux d’Amnesty International, du Ministère français de l’Economie ou de la BBC Amérique du Nord.

En moins de 140 caractères, quelques émojis et une croix gammée, les hackers ont condensé dans leur message la rhétorique incendiaire dont usent les responsables turcs, M. Erdogan en tête, depuis le début de la crise à l’encontre de l’Allemagne et des Pays-Bas :

« #Allemagne nazie #Pays-Bas nazis. Voici une petite claque ottomane pour vous. #Rendez-vous le 16 avril. Vous voulez savoir ce que j’ai écrit? Apprenez le turc », indiquait le message en turc figurant sur des comptes piratés.

Des captures d’écran ont été diffusées, montrant les comptes également piratés de l’ancien Premier Ministre français Alain Juppé, de l’ancien champion de tennis allemand Boris Becker ou encore du club de football allemand du Borussia Dortmund. La cyber-attaque et la nouvelle charge de M. Erdogan marquent un nouveau palier dans une crise qui ne connaît pas de répit à l’approche du référendum en Turquie et d’échéances électorales dans des pays européens où les mouvements populistes ou d’extrême-droite ont le vent en poupe.

Le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker s’est dit « scandalisé» mercredi par les propos de M. Erdogan sur le « nazisme » de l’Allemagne et des Pays-Bas, les jugeant incompatibles avec l’ambition d’Ankara de rejoindre l’Union européenne. Pour le Président du Conseil européen Donald Tusk, ces propos sont « détachés de la réalité ».Ces derniers devraient renouveler ces propos devant les députés européens (cf.infra).

La réponse ne s’est pas faite attendre de la part du Parlement : « C’est bien de condamner » ce qui se passe en Turquie, mais « soyons honnêtes, MM. Tusk et Juncker, il faut geler les négociations d’adhésion maintenant », a tonné mercredi 15 mars dans l’hémicycle le chef de file des eurodéputés libéraux, le Belge Guy Verhofstadt, relayé par une grosse majorité des députés.

Das Bild, plus gros quotidien allemand, revendiquait en Une mercredi de dire « la vérité en face » à M. Erdogan, le proclamant persona non grata en Allemagne et dénonçant sa « folie du pouvoir ».

Face aux dérapages verbaux, aux outrances sur une Allemagne supposément toujours en proie au nazisme, face à la dérive autoritaire (le mot est faible) mais aussi à sa folie des grandeurs (palais, aéroport, universités, stades, super-mosquées) dont fait preuve M. Erdogan, il semble légitime de s’interroger sur le seuil que l’Union européenne est en mesure de supporter sans dénoncer le processus d’adhésion. Le Parlement européen vient d’ailleurs de réclamer à nouveau la fin des négociations, et de demander la suspension de l’aide financière. Le chantage sur l’accord concernant les migrants est-il encore crédible ? La Turquie elle-même y perdrait au change. Certes, la route des Balkans est fermée, l’accord sur les migrants tient et produit des effets positifs à ne pas négliger, sans être exempt d’inconvénients de taille. Le débat sur l’arrêt des négociations semble toutefois se rapprocher, mais il ne peut se tenir à chaud : il pourrait ainsi se tenir après les résultats du référendum et ceux des élections en Allemagne et en France. Entre temps, Erdogan a réussi l’exploit, un quasi tour de force, de s’auto-exclure de l’Europe, alors-même qu’il semblait donner la plus haute importance à un rapprochement avec le Vieux Continent. Il demande ainsi la liberté de parole pour ses Ministres tout en emprisonnant ses journalistes. L’adhésion à part entière dans un avenir tangible est irréaliste, et à cet égard il faut être sincère. Les citoyens européens attendent une position clairet il importe de rechercher la construction d’un avenir raisonnable, un effort dont les dirigeants européens cherchent en vain la plus petite trace chez le partenaire turc. En parallèle, la Commission de Venise a publié deux nouveaux avis critiques concernant le mécanisme des juges de paix et la liberté des médias à l’épreuve des décrets-lois édictés dans le cadre de l’état d’urgence.

Pour en savoir plus, principales sources d’information :

-. OSCE/ODIHR opens observation for the constitutionnal referendum in Turkey Subscriptions :

osce-subscriptions@osce.org

Classé dans:BREVES, RELATIONS EXTERIEURES Tagged: Erdogan, referendum, Turquie

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