EU-Logos

Ils ont réitéré leur engagement, leur volonté de maintenir la prospérité et la sécurité au cœur du projet européen. En s’engageant à agir de concert, si nécessaire, à des rythmes différents, tout en avançant dans la même direction. Ils ont aussi réaffirmé, en réponse au Brexit, que leur « Union est une et indivisible ». La Pologne a signé, consciente que cela revenait à signer une seconde fois le Traité d’adhésion et d’en accepter par avance tous les droits et tous les devoirs.

Accueil et réaction

Bien qu’il s’agisse d’une déclaration, le ton relève d’une proclamation forte, voire un peu martiale, qui appelle à la mobilisation des Européens : « Nous dirigeants de 27 États membres et des institutions de l’UE, sommes fiers des réalisations de l’Union européenne : la construction de l’unité européenne est une entreprise audacieuse et visionnaire ». Alerte tonique, la déclaration en a l’air, mais elle distille aussi de l’inquiétude si l’on y regarde de plus près : les mots « sûr », « sureté », « sécurité » et « sécurisé » y apparaissent trop souvent pour un texte qui est bref.

En substance que dit la déclaration ? Nous avons mis en place une Union unique en son genre par ses institutions et ses valeurs, une grande puissance économique, le rêve de quelques-uns, l’espoir de beaucoup. Mais l’Europe est confrontée à des défis sans précédent : conflits régionaux, terrorisme, pressions migratoires croissantes, protectionnisme, inégalités économiques et sociales. Déterminés à faire face aux défis, nous voulons offrir la sécurité et de nouvelles possibilités en rendant l’Union plus résiliente par son unité et sa solidarité.

L’unité est une nécessité et un choix librement consenti

Nous voulons une Union sûre, sécurisée, avec une politique migratoire efficace, responsable, respectueuse des lois internationales et sachant lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée.

Une Europe prospère dans un développement durable : un marché unique solide une monnaie unique stable, une croissance soutenue basée sur l’innovation, la compétitivité, les échanges, une Union économique et monétaire achevée où l’énergie est sûre et financièrement supportable, où l’environnement est propre.

Une Europe forte, plus forte sur la scène mondiale, développant les partenariats existants tout en en créant de nouveau Un voisinage immédiat, à l’est et au sud, mais aussi au Proche Orient et dans toute l’Afrique. Les vingt-sept demandent aux gouvernements européens d’assumer davantage de responsabilités par la mise en place d’une industrie de la défense plus compétitive et plus intégrée, en coopération et en complément avec l’OTAN.

L’Union doit jouer un rôle actif aux Nations Unies : protection des populations, garantir un commerce libre et équitable, et une politique climatique mondiale constructive.

Une Europe sociale prenant en compte la diversité des systèmes, préservant le patrimoine et la diversité culturels, le rôle des partenaires sociaux, l’égalité pour tous, luttant contre le chômage, les discriminations, l’exclusion et la pauvreté, assurant un haut niveau d’éducation et de formation.

Le programme défini aujourd’hui, sera la réalité de demain affirme avec une apparente détermination les chefs d’État et de gouvernement. Nous travaillerons à la réalisation de ces objectifs en écoutant les préoccupations exprimées par les citoyens européens dans le respect du principe de subsidiarité et à la faveur d’un processus démocratique. Les vingt-sept se sont engagés à impliquer davantage les parlements nationaux.

Bien que cela n’ait pas été relevé, la déclaration de Rome est sur certains points une réponse directe à Donald Trump : un commerce libre et équitable, l’effort budgétaire en matière de défense, une politique climatique mondiale constructive…

Les réactions et commentaires ont été divers comme il se doit, mais assez convergents dans l’ensemble. Peu de surprises quant aux résultats, prévisibles pour la plupart des observateurs : le rappel du chemin parcouru depuis la fin de la dernière guerre, le nombre des défis, sans précédent, l’appel à l’unité, les initiatives destinées à répondre aux inquiétudes, l’engagement de l’Europe en faveur du libre-échange et le leadership européen en faveur de l’ouverture commerciale, les inquiétudes concernant les tendances protectionnistes. De nombreux évènements, notamment de la part de la société civile (marches, rassemblements) ont accompagné la célébration. Sa mobilisation n’a pas été négligeable. Leurs foisonnements ont témoigné des intérêts, des interrogations, des inquiétudes et des espoirs, tous nombreux. Manquent cruellement les outils opérationnels.

La déclaration devrait surtout marquer la consécration du principe de la coopération à plusieurs vitesses ouverte à tous et inscrite dans les traités et l’assurance qu’il y a toujours un seul et même projet qui s’inscrit dans la continuité depuis soixante ans.

Il est assez unanimement constaté que la déclaration est restée quasiment muette sur la finalité politique de l’intégration, ni sur l’objectif final du projet européen (« une union sans cesse plus étroite ») par prudence et pour ne pas faire éclater une unité encore fragile : il fallait tenir tout le monde ensemble. L’unité d’abord c’est la priorité que beaucoup sentait menacée à la veille de la réunion. Le temps des choix difficiles viendra après. Manifestement on a voulu à l’avance exorciser les dangers, et ce, la veille du déclenchement de la procédure du Brexit, cette déclaration est donc un symbole, « une nouvelle profession de foi » dira François Hollande, “Aujourd’hui nous renouvelons l’alliance unique de nations libres qui a été lancée il y a soixante ans par nos prédécesseurs », dira Donald Tusk celui-là même qui avait pris soin de rappeler les dirigeants européens à l’ordre. Pour le président du Conseil italien, Gentiloni, « l’Europe repart et elle a une vision pour les dix prochaines années ». Jean-Claude Juncker donne rendez-vous pour le centième anniversaire, signalant au passage qu’il a signé la déclaration avec le même stylo que celui qui a servi aux Six en 1957. Les pays méditerranéens ont réussi à imposer la question sociale dans le texte. Angela Merkel a reconnu que l’UE devait répondre aux demandes des nouvelles générations pour lesquelles la Seconde Guerre mondiale appartient à l’histoire. « Nous devons à l’avenir nous préoccuper de l’emploi », alors que bien des pays, au nord, à l’est, considèrent que cet aspect relève des politiques nationales. La Déclaration consacre bien une Union appelée à lutter contre le chômage, les discriminations, l’exclusion sociale, la pauvreté, mais reconnaît aussi la diversité des systèmes nationaux et rappelle également le principe de subsidiarité. L’opinion moyenne flotte entre un optimisme discret et prudent et un fort sentiment d’inachevé.

Le Brexit pourtant présent dans tous les esprits, et de façon quasi obsessionnelle, n’a été que peu mentionné (une seule fois et brièvement semble regretter le Guardian). C’est un soulagement : les craintes d’un blocage par la Pologne ne se sont pas vérifiées. Pour l’hebdomadaire allemand die Zeit : deux messages doivent être retenus malgré toutes les fractures existantes et le Brexit, nous restons ensemble et nous avons un plan dans une Déclaration équilibrée, mais aussi allusive et ambiguë souligne die Zeit. C’est le résultat d’un long et complexe travail de médiation qui aurait pu s’effondrer sous le poids des revendications de chaque pays. « Le résultat final est un miracle d’équilibre », estime le journal. A la demande de la Grèce la mention de la protection sociale est apparue. Un message caché sur l’État de droit a été adressé à la Pologne et à la Hongrie. L’Europe dite à plusieurs vitesses s’est glissée habilement et discrètement dans le texte. La France et l’Italie apprécient la mention « de la croissance soutenue et durable » qu’ils réclament comme s’il s’agissait de réclamer pour obtenir. Ces mots viennent pour eux contrebalancer les mots de réformes structurelles toujours perçues comme une potion amère.

À l’issue de la Déclaration, un sentiment d’inachevé se fait tout de même sentir. Le quotidien allemand die Welt tient à faire remarquer que la Communauté européenne souhaite réformer, mais ne sait pas comment faire, le tout accompagné d’une certaine défiance face aux pulsions souverainistes, populistes xénophobes qui appellent une réplique soutenue. Les marches et les rassemblements de la société civile, déjà signalés sont un encouragement précieux. Chacun en appelle à la relance, mais l’échec constitutionnel de 2005 freine les audaces et inhibe les volontés.

Paradoxalement le signe de l’optimisme vient de l’hebdomadaire britannique, The Economist qui rappelle la vision d’un des pères fondateurs, Jean Monnet qui concevait les crises comme le meilleur, moyen d’avancer vers l’objectif ‘d’une union toujours plus étroite ‘l’Europe sera forgée par les crises et sera la somme des solutions apportées à ces crises’.

La vedette incontestée du sommet de Rome ce fut l’Europe dite à plusieurs vitesses. Les 27 y trouveront ils les outils nécessaires à la relance de la Construction européenne ? Dans Télos Carine Bouthevilain et Edouard Vidon, dans un remarquable article intitulé ‘Europe Sisyphe et Cassandre’, un article qu’il faut lire ne serait-ce qu’à titre de prévention, répondent résolument par la négative, la complexité serait telle que l’Union éclaterait, se fragmenterait. L’incompréhension des citoyens redoublerait. L’illustration qu’en donne les auteurs est proprement dissuasive : ‘Peut-on réellement imaginer une coopération à géométrie variable entre les pays de l’UE dans la lutte contre le terrorisme ou dans la lutte contre la pollution’ ? s’interrogent les auteurs qui sans reprendre l’image du caméléon sur un kilt écossais pensent que mis dans une telle situation, le malheureux serait condamné à mourir d’épuisement, le moindre mouvement le condamnant à changer de nature. La mort assurée par excès de complexité : multiplication des scénarios, des processus décisionnels, des trajectoires, des acteurs chacun ayant sa propre dynamique. Pour les retardataires, comment rejoindre les pionniers qui peuvent ou souhaitent aller de l’avant ? Par choix ou par contrainte ? Quels modes de financement, de contrôle ?

Henri-pierre Legros

Pour en savoir plus :

Déclaration de Rome http://www.consilium.europa.eu/pressreleasespdf/2017/3/47244656633_fr.pdf

Europe, Sisyphe et Cassandre par Carine Bouthevilain et Edouard Vidon Télos 24 mars 2017 http://www.teloseu.com/fr/europe/europesisypheetcassandre.html

 

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