L’Europe en panne ? Pas vraiment, c’est le titre de l’éditorial du bon journal suisse le Temps, observateur attentif et bien informé des péripéties de l’Union européenne. Il constate avec la sobriété et l’objectivité suisses que Bruxelles au cours des dernières semaines a multiplié des décisions, qui pèseront sur la vie des citoyens européens ces prochaines années et, ajoute-t-il, dans une large mesure, aussi des citoyens suisses. Plutôt que s’attarder, pour en rire, sur le passeport pour nos animaux domestiques, chiens, chats, canaris et leur libre circulation, le Temps conseille de s’attarder sur les décisions les plus récentes, qu’il énumère, une énumération à compléter par la lecture du relevé des conclusions du Sommet. L’Europe en panne ? pas vraiment conclut-il ! Ce constat a une force toute particulière ne serait-ce qu’en raison de l’économie de moyens mis en œuvre dans la démonstration. « Les institutions européennes peuvent donner l’impression d’être de lourds «machins» inutiles » remarque-t-il. Et pourtant, l’Europe à Vingt-Sept ne cesse d’avancer. Lentement, mais sûrement souligne le Temps.
Le dernier sommet européen a ainsi programmé 8 milliards d’euros pour s’attaquer au chômage des jeunes. Un consensus a été trouvé pour débloquer le budget pluriannuel 2014-2020 après sept mois de conciliabules entre la Commission et le Parlement. Les ministres des Finances ont dessiné les contours de l’un des piliers de l’union bancaire, ce qui permettra de prévenir de nouvelles crises bancaires. Grâce à cet accord, les contribuables ne devraient plus être sollicités pour sauver des banques mal gérées. Le même jour, les ministres de l’Agriculture ont finalisé la Politique agricole commune, vitale pour des millions de paysans.
Il y a quelques jours, Bruxelles a ouvert la voie aux négociations d’un accord transatlantique de libre-échange, ce qui devrait être bénéfique dans le moyen terme à l’économie pour peu que l’Europe négocie fermement et parle d’une seule voix. Un tournant bilatéral inédit. Outre l’unité à assurer, l’UE devrait aussi prendre conscience qu’elle est plus demandeur de négociations que ne le sont les Etats-Unis eux-mêmes. Les Etats-Unis et UE ont des intérêts communs, mais l’Europe doit se garder de trop s’aligner sur les Etats-Unis, notamment en raison du fait qu’à la différence des Etats-Unis, elle n’a pas un volet commercial asiatique comparable. L’Europe doit aussi être conscience qu’elle n’a pas non plus la puissance stratégique des Etats-Unis en raison de sa grande faiblesse en matière de politique de la défense (cf.article de Gianluca Cesaro dans le n° 135 de Nea say). N’ayant pas les mêmes moyens que les Etats-Unis l’UE a toujours intérêt à revitaliser un multilatéralisme pour l’heure bien mal en point. Mais l’Europe doit aussi prendre conscience qu’avec 7% de la population mondiale sa position commerciale est exceptionnellement forte : sa part de marché est restée stable autour de20% malgré la montée en puissance des « émergents » alors que sur d’autres fronts, elle a reculé. C’est une force de l’UE qui contraste avec la perception d’une Europe affaiblie. Ce n’est pas le seul paradoxe qui touche l’Europe. Une Europe qui a intérêt à garder ouvertes toutes les options dans une négociation impitoyable où tous les régulateurs, nombreux et de tout acabit, vont avoir un rôle à jouer comme jamais ils ne l’ont eu.
L’UE que l’on dit si ennuyeuse, rébarbative, un vrai repoussoir, séduit : la Croatie est devenue dès le 1er juillet le 28e membre de la grande famille. Nombreux (5 candidats et 3 candidats potentiels) sont frappent à sa porte et vendredi, 27 juin, ses dirigeants ont donné le feu vert pour ouvrir les négociations d’accession avec la Serbie. Il y a quinze ans, les Balkans étaient à feu et à sang et les B 52 de l’OTAN lançaient leurs bombes sur Belgrade. Bien entendu on fera remarquer que tous ces élargissements sont des échecs : mal préparés, mis en œuvre de façon incohérente, suivis chaotiques etc. Mais cela témoigne que l’UE est un point d’ancrage bienvenu à tous égards et pour tous, son pouvoir d’attraction en tant qu’espace de réconciliation et de stabilité est énorme, comme espace d’échanges économiques également. Enfin l’UE est vue comme un espace historique et géographique où s’incarne la « famille européenne » aux yeux du monde et à la quelle il est logique, nécessaire d’appartenir : c’est un impératif vital. Certes à l’avenir tout cela demandera clarifications et ajustements à l’égard de l’ensemble de nos voisins et à la lumière des difficultés rencontrées afin de concilier différenciations, approfondissements et élargissements. Mais la dynamique conduisant à l’unification du continent européen est à l’œuvre. Rien ne pourra l’arrêter.
Et l’Euro ? Qui donc ne pariait pas, il y a peu, sur l’explosion de la zone euro et la fin de la monnaie unique? Nea say rappelle qu’il y a un peu plus de deux ans nous entendions Jacques Attali avec le ton péremptoire qui lui est habituel de « Monsieur je sais tout » annoncer que l’Euro ne passerait pas l’hiver, c’était même avant noël, précisait-il qu’il devait disparaître. Vendredi 28 juin, le sommet européen a validé l’accès à l’euro pour un 18e pays, la Lettonie, dès le 1er janvier 2014.
Cet éditorial du journal le Temps , « l’Europe en panne ? Pas vraiment » est rafraichissant
Le ton, l’angle d’attaque, l’argumentaire du journal suisse sont bien trop rare dans la presse de l’UE pour que cela soit passé sous silence. Cet éditorial du journal le Temps est rafraîchissant comme l’est l’article du Journal la Croix paru le même jour et intitulé « quand la Commission européenne cherche à se rapprocher du citoyen ». Il fait le compte rendu détaillé d’un entretien donné à Paris à une petite dizaine de journalistes (faut-il souligner la faiblesse du chiffre ?) par le vice-président de la Commission européenne Maros Sefcovic. Il ne se résigne pas à avoir une génération perdue, une génération déçue : ce serait dangereux, observe-t-il. Il a su développer un argumentaire serré, limpide et paisible. Il concluait au vu des résultats engrangés par le Conseil européen par « c’est une bonne journée pour l’Europe !». Ne manquant pas d’ajouter que rendre la Commission responsable de tous ces problèmes, et d’en faire le bouc émissaire c’est un peu facile et d’ailleurs interroge-t-il : qui prend les décisions y compris celles aboutissant à des transferts de souveraineté nationale ? les chefs d’Etat ou de gouvernements, les ministres le Parlement européen, tous élus par les citoyens. Le semestre européen est le dernier objet de la vindicte des anti-européens, eurosceptiques et europhobes, mais rappelle-t-il, l’article 1 » du traité fiscal prévoit d’associer, d’inclure les parlementaires nationaux dans la négociation. La Commission cherche en permanence le bon modèle de concertation : « quoiqu’il en soit nous travaillons à des processus législatifs ‘doux’, ‘intelligents’ (smart) qui multiplient les temps de concertation : livre vert, livre blanc, consultations publiques ouvertes à tous, études d’impact ».Les parlements nationaux ont huit semaines pour réagir et signaler un désaccord éventuel avant que ne s’enclenche le processus de codécision entre les ministres et le Parlement européen . Une fois de plus, seuls les absents ont tort et parmi eux au premier rang les parlements nationaux .Un seul exemple, récemment le président de la commission Libe du Parlement européen , Lopez Aguilar, reconnaissait au moment de faire l’évaluation du programme de Stockholm, qu’il avait échouer à associer les parlements nationaux malgré la multiplication des rencontres et auditions.
Les futures élections européennes seront une bataille et une bataille qui mérite d’être menée et on attend que les pro- européens s’y mettent, enfin, franchement. Saluons encore une fois le journal la Croix (cf. infra) qui seul a cru devoir rendre compte d’une rencontre où la « technocratie bruxelloise » s’efforçait d’aller à la rencontre des citoyens en rappelant certaines vérités premières. Le patriotisme européen n’est pas un vain mot. En ces temps si difficiles il faut oser faire appel à lui et renouveler inlassablement les appels. La légitimité ne se fonde pas uniquement sur des résultats et l’efficacité mais aussi sur l’implication citoyenne, le sentiment de former un ensemble à la fois symbole et mémoire. La vie politique européenne ne peut se réduire à une réalité subsidiaire. L’unité partisane pour l’Europe doit savoir s’inscrire dans la diversité des partis politiques qui se déclarent « pour l’Europe » et cela contre tous les autres ! (cf. dans Nea say n°132 l’article de Yoann Fontaine). Récemment et peut-être pour la première fois, l’Europe s’est fortement invitée dans les débats nationaux : Schengen, austérité croissance, commerce extérieur, respect de la vie privée , libertés individuelles etc, les exemples peuvent être multipliés. Prions le ciel que l’on s’en souvienne et qu’ils viendront nourrir le débat électoral au moment de renouveler les députés européens .
Après avoir salué les journaux la Croix et le Temps pour le ton donné à leurs informations, malheureusement il faut souligner les obstacles persistants, quasi structurels à un traitement positif de l’information européenne. On ne peut plus continuer à en rendre responsable en tout temps et en tout lieu les institutions européennes, au premier rang desquelles on situe inévitablement la Commission européenne. Que la Commission européenne ait sa part de responsabilité, parmi beaucoup d’autres, peu importe ! Ce qui importe c’est que les citoyens européens (les plus initiés et les plus éclairés d’entre eux et ils sont nombreux), s’emparent de cette information, multiple, disponible, diverse, pour la diffuser, l’analyser, la commenter, l’expliquer et renouvellent une approche plus accessible de la pédagogie européenne et européanise ainsi des contenus traditionnels. Le monopole des grands prêtres et professionnels de l’information n’est plus supportable: les idoles doivent être renversées et puis partir à la reconquête de citoyens démobilisés par leurs médias.
De plus en plus ce qu’on y lit devient insupportable, comme une sorte de Pravda new look digne d’on ne sait quelle guerre froide. Un exemple celui donné par « la communication européenne » pour qui la communication européenne est d’abord une « communication pavlovienne »(4) menant à la « régression cognitive ». Ils assoient leur démonstration sur une citation tronquée de Eulogos présentant le 2è rapport sur la citoyenneté européenne « la Commission fait le pari qu’une meilleure connaissance de la citoyenneté européenne réconciliera les Européens et leurs institutions, s’appuyant sur les derniers Eurobaromètres qui s’attachent à prouver que l’euroscepticisme est avant tout la conséquence d’un manque d’information ». Partant de ce constat « la communication européenne » déroule sa démonstration : « Notre compréhension de l’actualité européenne-objectivement de plus en plus foisonnante, mais de moins en moins accessible au plus grand nombre-fait que toute acquisition d’une nouvelle information à la suite d’un évènement particulier ne semble pas être construite afin d’augmenter notre capital de connaissances mais plutôt vise à, solliciter nos réflexes, nos clichés, nos apprentissages antérieurs routinisés, dont on peut aisément faire usage et en tirer des conséquences ou des bénéfices. En somme, en matière d’actualité européenne, à l’image du chien de Pavlov qui salive au son du métronome, nous sommes de plus en plus conditionnés. Chaque nouvelle prise de parole européenne ne fait plus que solliciter notre comportement appris de simplification, de court-circuit, d’évitement de tout effort ou d’apprentissage ».
Doit-on rire de cette sottise au comique involontaire, un comique de répétition aussi ? Mais le véritable réflexe pavlonnien ne consiste-t-il pas à baver d’indignations, de récriminations, d’accusations, de protestations dès que le mot « Europe » est prononcé ?
Pour l’heure, prenons pour acquis les conclusions, publiées depuis Washington DC, des deux éditorialistes de Foreign Policy , Mark Leonard et Hans Kundnani : au terme de leur état des lieux de l’Europe , que nous disent-ils ? «le Vieux continent se porte bien, merci ! » (5). Lisons ce texte à la démonstration convaincante. « Think again: European Decline. Sure, it may seem as if Europe is down and out. But things are far, far better than they look »
Les dernières recommandations de Antonio Vitorino, président de Notre Europe-Institut Jacques Delors, à la veille du dernier Conseil européen des 27-28 juin sont utiles à méditer: “éviter deux écueils, l’illusion et l’inertie” (7).
(1) La Croix du 29 juin 2013 http://paris-planete.blogs.la-croix.com/quand-la-commission-europeenne-cherche-a-se-rapprocher-du-citoyen/2013/06/28/
(2) Editorial du journal le Temps du 29 juin http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d020f5d6-e028-11e2-b696-f54b31e0a64b/LEurope_en_panne_Pas_vraiment
(3) Conclusions du Conseil européen des 27 et 28 juin (FR) http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/137635.pdf
(EN) http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/137634.pdf
(4) Décrypter la communication européenne : communication pavlonienne de la Commission sur la citoyenneté européenne http://www.lacomeuropeenne.fr/2013/06/19/communication-europeenne-pavlovienne-toute-prise-de-parole-nest-elle-plus-quun-reflexe-conditionne/
(5) Le vieux continent se porte bien, merci !http://www.presseurop.eu/fr/content/article/3764291-le-vieux-continent-se-porte-bien-merci-12
(6) Think again : European Decline by Mark Leonard, Hans Kundnani http://www.foreignpolicy.com/articles/2013/04/29/think_again_european_decline
(7) Antonio Vitorino : éviter deux écueils, l’illusion et l’inertie. http://www.notre-europe.eu/011-16275-Eviter-deux-ecueils-l-illusion-et-l-inertie.html
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