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Mardi 17 avril 2018, l’IRIS, en partenariat avec l’Institut GLOBSEC, organisait une conférence débat. Il s’agissait d’identifier les « types de criminalité » qui agissent comme autant d’antichambres du terrorisme. C’était également l’occasion de présenter les premières hypothèses d’un projet de recherche européen de grande ampleur, piloté par l’Institut GLOBSEC en partenariat avec l’IRIS, dont la finalité est de renforcer la connaissance des liens entre les réseaux criminels et le terrorisme en Europe et d’améliorer les capacités nationales et sociétales de lutte contre les réseaux criminels.

Lien vers la page de l’évènement : http://www.iris-france.org/evenements/les-itineraires-du-jihad-quels-liens-entre-terrorisme-et-criminalite/

La résurgence du terrorisme en Europe, et en particulier du terrorisme islamique, est sans doute l’un des phénomènes politiques les plus importants de ces dernières années. Parce qu’il interroge la manière dont les pays européens ont pensé leur politique de sécurité et de défense, ce phénomène pousse chercheurs et praticiens à réfléchir sur les réponses politiques qu’il faut apporter. En France, le CNRS a lancé un appel à projet sur la question des « Attentats » qui a mené à la naissance de 66 initiatives de recherche. Au niveau européen, les projets ne manquent pas non plus et l’un d’entre eux était ce mardi à l’honneur, faisant salle comble au sein de l’amphithéâtre parisien de l’Institut des Relations internationales et Stratégiques, le « From Criminals to Terrorists and Back? Project » du think tank européen GLOBSEC.

Visant à étudier les liens existants entre le terrorisme et la criminalité, cette initiative réunit 11 pays européens différents, choisis en fonction de leur intérêt scientifique pour l’étude (le directeur du projet en plaisantait d’ailleurs, notant qu’ils avaient dû refuser d’étudier le cas suédois parce que ceux-ci n’arrêtaient pas assez de jihadistes…). Pour sa présentation, trois intervenants étaient réunis : le commissaire divisionnaire Jean François Gayraud, auteur de Théories des hybrides : terrorisme et crime organisé, le chercheur polonais Kacper Rekawek, directeur du programme Défense et Sécurité de GLOBSEC et Damien Saverot, chercheur rattaché à la chaire Moyen Orient Méditerranée de l’ENS. Nous tenterons ici de restituer le cœur de leur présentation.

Alors, pourquoi étudier le lien entre terrorisme et criminalité ? C’est tout d’abord parce que 9 auteurs d’attentats commis au nom de l’Etat islamique (EI) en France sur 10 ont un passé de petite ou de moyenne délinquance. Un constat étonnant, parce qu’il tranche avec le profil habituel. Auparavant, la violence terroriste émergeait d’autres espaces sociaux, comme celui du militantisme politique ou religieux (ETA, IRA…). Dans sa Théorie des hybrides, Gayraud veut, lui, décrire un phénomène différent et unique, qu’il nomme hybridation. Il y a, bien sûr, l’exception corse, mais le phénomène d’hybridation qu’entreprend de décrire Jean François Gayraud n’y prend pas la même forme. En Corse, le terrorisme a une visée étatique, et l’hybridation ne se réalise pas entre le terrorisme et le crime, mais entre le crime et la politique. Le terrorisme islamiste, lui, nait de la rencontre entre deux sphères, celle du terrorisme à visée religieuse et celle de la petite et moyenne délinquance.

Pour expliquer ce phénomène, il faudrait user d’une méthode souvent délaissée en matière terroriste, celle de la théorie criminologique. Résumons son propos en peu de mots : le contexte politique et géopolitique de l’après-guerre froide est propice aux phénomènes d’hybridation de la violence, sous toutes ses formes, entre la violence exercée dans un but politique et la violence exercée dans un but économique. L’exemple typique est celui des FARC colombiens, dont l’activité de trafic de cocaïne qui servait à l’origine de source de financement serait, selon Gayraud, finalement devenue la raison d’être du groupe. Ce phénomène plus géopolitique épouse l’évolution décrite précédemment : de plus en plus de jihadistes, d’individus radicalisés ou d’auteurs d’actes d’attentats ont un passé délinquant. Ce ne serait pas un simple constat, mais une donnée centrale du problème terroriste en Europe. Plus encore, ce serait un élément prédictif du passage à l’acte.

Cet élément n’est pas une manière d’évacuer le débat, sans doute très franco-français, sur l’islamisation de la radicalité ou la radicalisation de l’islamité qui oppose Gilles Kepel et Olivier Roy. En fait, une telle vision permet de relativiser l’élément idéologique en le considérant comme un outil permettant une transition entre deux sphères de violences. Parce que l’individu délinquant aurait déjà un « habitus déviant », il se révèle être un candidat idéal pour la violence politique, et ce d’autant plus que l’EI a compris depuis longtemps la nécessité de viser ces profils là en promettant une forme de rédemption. Un tel état d’esprit est effectivement flagrant parmi les jihadistes repentis, ou non, rencontrés par le journaliste David Thomson (Les français jihadistes, Les revenants). Ainsi, les individus n’ont pas besoin de changer de comportement ou d’habitus, mais simplement d’adapter leurs motivations. D’ailleurs, relève Gayraud, les motivations des délinquants sont souvent plus complexes que la simple recherche du profit, et il n’est pas rare d’y voir certaines tendances suicidaires, rejoignant le débat ouvert par Olivier Roy sur Le jihad et la mort. Cette évolution résonne, dès lors, avec les évolutions de la criminalité depuis la fin de la guerre froide. Si la figure du partisan était autrefois l’archétype de l’acteur politique violent, la chute du Mur a fait fondre les barrières existantes entre le crime politique et le crime économique. Un triple phénomène de coopération, de convergence et de mutation de ces deux sphères serait aujourd’hui à l’œuvre et dont l’EI serait l’une des expressions.

Damien Saverot, qui a étudié plus en détail l’incarnation de cette hybridation dans les rangs de l’EI, s’accorde avec ces résultats. Pour lui, malgré l’usage d’une rhétorique de la pureté, Daech se rapproche bien plus d’un cartel, reprenant le titre de l’ouvrage de Benoit Faucon et de Clément Fayol, Un cartel nommé Daech. Une telle hybridation existerait en fait depuis l’origine même de l’EI puisqu’al-Zarqawi, membre actif d’al-Qaïda en Irak, était lui aussi un ancien truand, attiré par l’idéologie salafiste-jihadiste sur le tard, par le biais de son mentor al-Mukharaja. Le contraste est effectivement saisissant avec les figures de Ben Laden, d’Abdallah ‘Azzam ou d’Abu Musa’ab al-Suri. De même en France, le gang de Roubaix arrêté en 1996 réunissait les facettes du djihadisme et du banditisme, cette seconde activité servant à financer la première. La récente étude de l’IFRI, 137 nuances de terrorisme, relève que parmi les 137 jihadistes de leur échantillon, 40% avait un passé délinquant. Il y a cependant des variations géographiques. Par exemple, à Molenbeek, 100% des jihadistes ont un passé délinquant, tandis que des territoires plus ruraux produisent des jihadistes « atypiques » comme Thomas Barnouin, jihadiste albigeois, qui illustre un profil original de jihadiste de classe moyenne, voire petit-bourgeois. Les résultats, encore provisoires, du projet semblent confirmer ces résultats, avec un très fort nombre de jihadistes issus de 11 pays européens ayant été impliqués dans des affaires de délinquance avant d’être radicalisés. De façon intéressante, leur travail ne fait ressortir que 5 cas, sur 122, de « loups solitaires ». Parmi les profils considérés, à tort, comme atypiques, on trouve aussi les femmes-djihadistes, longtemps considérées comme peu importantes par les services de police, jusqu’à l’attentat manqué à Notre-Dame, mené par un commando exclusivement féminin. Kacper Rekawek nous rappelle à ce sujet que nombre de femmes étaient impliquées dans le terrorisme irlandais. Damien Saverot relève d’ailleurs que le choix, par le jihadiste roannais Rachid Kassim, d’un commando essentiellement féminin est sans doute l’une des raisons pour laquelle il perdra toute odeur de sainteté auprès de l’EI, qui l’enverra au front où il sera « drôné » par l’armée américaine.

Le lien entre délinquance et terrorisme est élucidable aussi par l’étude des relations au sein des prisons où les délinquants viennent purger leur peine. Là encore, la prison échoue à jouer son rôle de réinsertion et consiste plus en un lieu d’éducation pour les jihadistes. Ces derniers se sont révélés capables d’agir depuis la prison, en étendant leurs réseaux, ou au sein même de la prison, par le recrutement ou même l’action violente. En France, et ce n’est pas le cas dans toute l’Europe, ce processus est facilité par l’unité idéologique au sein du jihad, puisque tous les acteurs se réclament du salafisme-jihadiste. Il faut aussi mettre en lumière les logiques de groupe dans la radicalisation et le passage à l’acte : les fratries sont importantes, mais aussi les groupes de socialisation secondaire, comme les compagnons de cellule. En France, l’ancienneté des réseaux jihadistes, qui travaillent depuis longtemps le territoire, facilite ces logiques de recrutement. A ce sujet, Jean François Gayraud évoque l’hypothèse de « territoires de l’hybridité », des territoires où les relations entre la délinquance, le crime organisé et les mouvances terroristes seraient facilitées : la prison, par exemple, mais aussi certains quartiers comme Molenbeek, voire des zones plus larges comme l’Irak après 2003, où le Sahel actuellement.

Le projet est encore en cours, mais il semble qu’il ait déjà mis en lumière plusieurs éléments permettant de penser des politiques préventives à l’échelle européenne, en accentuant la coopération en matière de répression des réseaux délinquants, du trafic de drogue, mais aussi en ciblant en priorité les acteurs radicalisés ayant un passé délinquant. Un nouveau défi se dessine déjà, celui de l’avenir des djihadistes arrêtés. Damien Saverot note que nombre d’entre eux sortiront de prison dans un délai très court, souvent la même année, et se demande quelle forme prendra leur reconversion : celle de la réinsertion, jugée improbable tant la prison est un terreau fertile de la radicalisation, celle du djihadisme armé, rendu difficile par le retour à la clandestinité de l’EI, celle de la délinquance pure et simple, ou enfin, celle de cette hybridation que les trois chercheurs se sont attachés à décrire ?

Thomas Fraise, Correspondant EU-Logos à Paris

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