EU-Logos

Le 6 février dernier, le gouvernement polonais a proposé une loi mémorielle assez controversée à propos de la Shoah, génocide juif de la seconde guerre mondiale. Cette loi prévoit de poursuivre en justice « quiconque attribue à la nation ou à l’État polonais, de façon publique et en dépit des faits, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes commis par le IIIe Reich allemand, de crimes de guerre ou d’autres crimes contre la paix et l’humanité ».

La mise en vigueur de cette loi a eu des retombées très négatives dans les institutions européennes et en Europe mais surtout en Israël et aux Etats-Unis. Il est pertinent de se demander si cette loi a été proposée uniquement dans une volonté d’expression populiste de la part du gouvernement polonais ou pour corriger des erreurs historiques.

Contexte européen difficile

Depuis décembre 2017, la Pologne est un des pays les plus rappelés à l’ordre par la Commission européenne. Ses multiples infractions à la liberté de la presse et à la liberté de la justice ont été prises en compte lors du déclenchement par la Commission de l’article 7 du Traité de l’Union européenne qui peut aboutir à la privation d’un Etat membre de son droit de vote au niveau communautaire. Le gouvernement polonais a néanmoins continué à prendre des mesures drastiques comme le projet de loi émis récemment et qui interdit à une femme d’avoir recours à l’avortement.

La Pologne est gouvernée depuis 2015 par le parti Droit et Justice (en Polonais : Prawo i Sprawiedliwość: PiS) qui est qualifié de parti conservateur, europhobe, populiste et même extrémiste. L’actuel président Andrzej Duda, a gagné les élections de 2015 à la surprise générale. Le leader et créateur du parti, Jaroslaw Kaczynski, multiplie les provocations envers l’Union européenne en qualifiant par exemple son pays de « Nouvelle URSS ». Le parti est également en opposition avec la constitution polonaise de 1997 qu’il rattache au communisme et souhaite mettre en place un référendum afin de la modifier en profondeur. Les acteurs de la politique polonaise affirment via ces provocations et revendications, une envie de replacer la Pologne sur la scène internationale et de mettre en avant les valeurs et idéologies polonaises. La Pologne est donc dans une logique conservatrice très prononcée à l’instar d’autres pays d’Europe centrale comme la Hongrie sous la coupe de Viktor Orbàn.

Au vu de ce contexte empreint de conservatisme et d’euroscpeticisme, il n’est donc pas étonnant qu’une loi semblable à celle adoptée récemment sur la Shoah ait vu le jour.

Une loi qui défie le passé ?

La nouvelle loi polonaise adoptée en février 2018 sur la Shoah a pour but d’interdire l’attribution des crimes du IIIe Reich à la Pologne et ses citoyens polonais sous peine d’un emprisonnement d’une durée de 3 ans. Le gouvernement polonais souhaite, via la mise en vigueur de cette loi, redorer l’image de la nation et rétablir certaines vérités toujours dans un souci de mettre le pays en avant. L’appellation « Camps de la mort polonais » est depuis longtemps sujette à controverse.

Apparue il y a une vingtaine d’années dans la presse Anglo-saxonne, cette expression est complètement fausse et les gouvernements polonais successifs n’ont eu de cesse de vouloir rétablir la vérité. La Pologne a été envahie en 1939 par l’Allemagne nazie dirigée par Hitler. Le pays comptait, à cette époque, la plus grande population juive mondiale avec plus de 3 millions de Juifs polonais ou étrangers. Après avoir rassemblé la plupart des Juifs dans des ghettos, le IIIe Reich a déporté cette population vers les six camps de la mort construits dès le début de la guerre sur le sol polonais. Il est donc faux de penser que ces « Camps de la mort » sont polonais, ils ont été pensés et développés par des officiers allemands sous les ordres d’Hitler. Les nombreux dérapages de la presse de ces dernières années ont fait ressurgir la volonté de la Pologne de redorer son image et de prouver que le pays n’est pas responsable des actes atroces de l’Allemagne nazie. Certains Polonais ont même aidé, au péril de leur vie, des Juifs en les cachant et en les protégeant des envahisseurs nazis. Le gouvernement en exil a même été le premier à informer les Alliés de l’existence de camps d’extermination en Pologne.

Néanmoins, en signant cette loi, le président Duda nie des vérités historiques qui confirment que de nombreux citoyens polonais ont contribué au massacre systématique des Juifs de Pologne et ont collaboré avec l’envahisseur nazi.

En effet, le massacre de la petite ville de campagne de Jedwabne en est un exemple frappant. En juillet 1941, 1600 Juifs, femmes, hommes et enfants ont été assassinés et brûlés vifs par des citoyens polonais qui n’étaient autre que leurs voisins. Ce massacre a été longtemps attribué aux Allemands nazis qui venaient d’occuper la région où se trouvait le petit village. Or, en 2001, l’historien Jan Tomasz Gross, a révélé dans son livre « Les voisins » les véritables responsables de cette tuerie. Cela conduira le président de l’époque, Aleksander Kwasniewski a présenté ses excuses aux Juifs pour l’implication de Polonais dans les atrocités commises durant la guerre. Au vu de cela, le constat est sans équivoque : la Pologne est passé de la reconnaissance de ses fautes à la négation totale de celles-ci en un peu plus d’une décennie. Est-ce uniquement dû au populisme et au nationalisme grandissant ? Ou peut-on également l’attribuer à l’antisémitisme à nouveau bien présent dans le pays ?

Autoriser cette loi n’est donc plus exclusivement du domaine du conservatisme mais également du champ du négationnisme en voulant nier des faits historiques qui se sont réellement produits. Les réactions au niveau international et au niveau européen ne se sont pas faites attendre.

Le choc de la communauté internationale

Les conséquences de la mise en place de cette loi ont été nombreuses et cela a suscité des réactions indignées de la part de plusieurs pays européens ou hors-Europe. Le Commissaire européen Pierre Moscovici a espéré que le président polonais ait « la sagesse de ne pas promulguer cette loi » tout comme l’ensemble du Parlement européen. L’Union européenne ne peut pas prendre de sanctions directes mais peut mettre en place un mécanisme de pression afin d’inciter l’Etat polonais à abandonner la mise en vigueur de la loi controversée. Il apparaît cependant que ce ne sera pas suffisant.

Les pays européens ont tenu à exprimer leur ressentiment contre cette loi comme le quotidien espagnol La Vanguardia. « Par cette loi, le gouvernement nationaliste de Mateusz Morawiecki appuie l’idée dangereuse qui veut que l’Holocauste ait été un crime purement allemand. Les préjudices causés par la loi sont plus évidents que ses avantages. La gravité de l’Holocauste et le respect que l’on doit à la mémoire des victimes et de leurs descendants nous interdisent de relativiser les évènements et de les ajuster aux intérêts nationaux au gré du gouvernement au pouvoir, dans quelque pays que ce soit »

Le journal met en garde contre le danger de réécrire l’histoire au profit des intérêts nationaux d’un pays.

The Irish Times, un journal irlandais, rappelle quant à lui que l’Holocauste est au cœur de la construction européenne et que le négationnisme y est donc illégal et La Repubblica, publication italienne, souligne que la Pologne, en plus de malmener des réalités historiques, protège également les nouveaux mouvements antisémites par l’acceptation de cette loi.

Les pays européens ne sont bien évidemment pas les seuls à s’indigner. Les Etats-Unis et l’Etat d’Israël sont les deux pays qui ont émis les critiques les plus virulentes à l’encontre de cette loi mémorielle. L’Etat hébreux a affirmé que la Pologne allait, par le biais de cette loi, empêcher les survivants de l’Holocauste de raconter leur véritable histoire et également nier la participation de citoyens polonais au massacre de Juifs sur le territoire. L’ambassade d’Israël en Pologne a rajouté que les actes antisémites sont en recrudescence dans le pays et que l’Internet polonais est inondé de messages à caractère néo-nazi.

Les Etats-Unis déplorent quant à eux « la nuisance qu’apportera cette loi à la liberté d’expression et au débat académique » et ont fermement condamné l’existence de cette loi.

Négationnisme ?

La mise en vigueur de cette loi polonaise a de quoi soulever des interrogations légitimes de la part des chefs d’Etat, des historiens ou même de simples citoyens. La Pologne a-t-elle franchi une limite invisible ?

Comme démontré précédemment dans cet article, il est certain que l’Etat polonais n’est pas seul responsable de l’extermination systématique des Juifs d’Europe pendant la seconde guerre mondiale. L’Allemagne nazie est responsable de la mise en place des « camps de la mort » et de la déportation de plusieurs millions de personnes pour la simple raison que celles-ci étaient Juives.

Néanmoins, après la guerre, les historiens se sont battus pour démontrer que l’Allemagne nazie n’était pas la seule responsable et que des citoyens ou des Etats européens ont contribué à ces crimes innommables. La rafle du Vélodrome d’Hiver en juillet 1942 a été orchestrée par la police française sous domination allemande et des citoyens français n’ont pas hésité à collaborer afin de faire arrêter un nombre toujours plus important de personnes. La France a tout de même reconnu dans les années 90, par le biais de son président de l’époque Jacques Chirac, la responsabilité de l’Etat français dans cette déportation.

La Pologne en a fait de même en 2001 pour le massacre du village de Jedwabne. Pourtant, cette loi mémorielle qui ne reconnaît pas la participation ou la collaboration polonaise dans les crimes du IIIe Reich, a tout de même été ratifiée par le président polonais Andrzej Duda. Du négationnisme pur et dur ?

Le chef de la diplomatie polonaise, Jacek Czaputowicz, a affirmé qu’il existait un malentendu dans cette loi. Il a précisé qu’il serait impossible pour le système juridique polonais de poursuivre en justice des survivants qui pointeraient du doigt la responsabilité polonaise pour certains crimes. Or, concrètement, la loi prévoit d’attaquer en justice quiconque imputerait la responsabilité des crimes du IIIe Reich à l’Etat polonais à l’exception des historiens. Dans ce cas, comment seraient protégés les survivants de la Shoah ? Aucune précision n’est ajoutée au texte législatif.

Les paroles du Diplomate apparaissent alors comme un moyen de rassurer et apaiser l’Etat d’Israël.

L’idéologie du parti au pouvoir, le PiS, est de redonner à la Pologne sa fierté nationale. Il est alors pertinent de se demander si cette fierté nationale ne prendrait pas le dessus sur l’Histoire du pays.

En ratifiant cette loi, le président polonais a démontré encore une fois que la Pologne voulait avant tout protéger et mettre en avant ses intérêts nationaux mais cette fois-ci en s’accordant le droit de nier sa propre histoire nationale. Populisme ou négationnisme, la seule chose certaine est que l’Etat polonais a franchi la limite de l’acceptable et qu’il n’est pas impossible que cela ouvre la voie aux groupes extrémistes et nationalistes présents en nombre en Pologne.

Déborah Miller

 

Pour en savoir plus :

Le monde. Pologne : le président Duda approuve la loi controversée sur la Shoah. http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/02/06/pologne-le-president-duda-approuve-la-loi-controversee-sur-la-shoah_5252536_3214.html, consulté le 2/05/2018

Le Parisien. Populisme : Les europhobes au pouvoir en Pologne. Mars 2018. http://www.leparisien.fr/international/populisme-les-europhobes-au-pouvoir-en-pologne-11-03-2018-7601463.php, consulté le 2/05/2018

La Croix. La Pologne s’installe dans le populisme. François d’Alançon. Mai 2017. https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Pologne-sinstalle-populisme-2017-05-19-1200848555, consulté le 3/05/2018

France 24. Shoah en Pologne : une loi pour mettre les historiens au pas. Février 2018. http://www.france24.com/fr/20180201-pologne-loi-shoah-revisionnisme-histoire-historiens-pas-negationisme, consulté le 3/05/2018

Gross, J. (2002). Les voisins : 10 juillet 1941, un massacre de Juifs en Pologne. Paris : Fayard.

La Libre. Pogrom de Jedwabne : Faits et dates. Juillet 2001. http://www.lalibre.be/actu/international/pogrom-de-jedwabne-faits-et-dates-51b87386e4b0de6db9a60106, consulté le 2/05/2018

Euro Topics, revue de presse européenne. Pologne : les conséquences de la loi controversée sur l’Holocauste. https://www.eurotopics.net/fr/193410/pologne-les-consequences-de-la-loi-controversee-sur-l-holocauste, consulté le 3/05/2018

L’OBS. La Pologne revisite l’histoire de la Shoah : une loi « malvenue » pour la France. https://www.nouvelobs.com/monde/20180207.OBS1834/la-pologne-revisite-l-histoire-de-la-shoah-une-loi-malvenue-pour-la-france.html, consulté le 3/05/2018

Author :
Print