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« Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir » – Edouard Louis, Qui a tué mon père ?

Plusieurs milliers. C’est le nombre de personnes qui sont mortes dans la Méditerranée, dans les Balkans, sur des embarcations de fortunes ou des camions bondés et sans air en tentant de rejoindre l’Europe. C’est le prix que les pays de l’Union Européenne ont choisi de payer. Le scandale de l’Aquarius, que nous suivons tous avec attention et horreur, n’est qu’une illustration de plus de cela.

A qui la faute ? A l’Italie, en premier lieu, et en particulier à son ministre de l’Intérieur Matteo Salvini qui pose fièrement sur Twitter, et crie victoire face devant le détournement de ce bateau. A la France, qui n’a pas su être la hauteur de ses principes et n’a pas immédiatement offert la possibilité d’accueillir l’embarcation dans un de ses ports. A l’Union Européenne, à la politique migratoire absurde et injuste, qui laissa et laissera encore peser pendant des années le poids des flux migratoires sur sa périphérie, tout en maintenant l’absurde et cruel règlement de Dublin, qui veut que le pays dans lequel est formulée la demande d’asile soit chargé de son traitement et de sa réponse finale, et définitive – Si l’Italie vous rejette, inutile d’espérer atteindre un autre pays européen. A la cruauté des hommes, dont certains se réjouissent de la dérive de 600 âmes, cachant leur immoralité derrière de tristes excuses pour pouvoir, sans doute, continuer à se regarder dans une glace. Inutile de prier pour leurs âmes, il est douteux que l’on puisse les sauver encore. Banale cruauté.

Pas de petites phrases, d’apostrophe ou de fact-checking pour cette réplique, il n’y a pas de mots corrects pour décrire cette faillite morale, qui n’a d’exceptionnelle que l’attention qu’on lui prête. Cette réplique pourrait être adressée à Matteo Salvini, à l’extrême-droite qui gouverne maintenant l’Italie, à Emmanuel Macron, à l’Etat français qui n’essaie même pas d’être de faire preuve d’humanité, à l’Union Européenne, à ses membres et ses institutions qui ont manqué de vision ou de courage, et n’ont pas été à la hauteur tout au long de cette crise migratoire. Elle sera adressée, plus généralement, à ceux et celles qui voient dans l’Aquarius une menace pour l’Europe, une nouvelle preuve du « suicide migratoire européen », à ceux et celles qui croient, même inconsciemment, à l’inégalité des vies.

L’expression « suicide migratoire » a fleuri à la faveur de la crise syrienne, du développement du populisme souverainiste en Europe et des réseaux sociaux. Elle fait écho, sans doute, à la « théorie » du « grand remplacement » de l’identitaire – et piètre écrivain – Renaud Camus, selon laquelle la race blanche européenne est menacée par une invasion migratoire qui mettrait à mort sa culture. Invasion, colonisation, suicide, un lexique guerrier et violent, destiné à « sécuriser » la question, si l’on se réfère à la securitization telle que définie par l’école de Copenhague dans les années 1990 : l’instauration par le discours d’une menace existentielle suffisamment saillante pour avoir des effets politiques substantiels. Il y a bien longtemps que les migrations sont sécurisées, par une multitude de moyens et d’artifices politiques. Le processus de sécurisation n’est pas notre sujet, du moins pas directement. C’est une de ses conséquences qui nous intéressera : la présentation des migrations comme une menace.

C’est de cette vision que naissent probablement les discours présentant l’immigration comme menace existentielle pour l’Europe. A partir du moment où la gestion de l’immigration est confiée aux acteurs de la sécurité et non humanitaire, le principe d’hospitalité n’a plus guère de sens. Il ne reste qu’une sourde suspicion, qui s’accentue ces dernières années avec la menace terroriste. Inutile, ici, de rappeler que l’immigration n’est pas un gouffre financier, que l’ouverture des frontières conduirait probablement à une amélioration de la situation, que la hausse de l’immigration n’est pas responsable d’une hausse de la criminalité, ni même que celle-ci n’est pas prête de causer la fin de la civilisation européenne pour une raison simple : l’Europe a besoin de population – pour ces questions, nous pouvons vous renvoyer à l’imposante bibliographie de Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite CNRS, auteure notamment de Faut-il ouvrir les frontières ? ou de La question migratoire au XXIe siècle. Mais cela a été fait mille fois ailleurs, pour quel effet ? Aucun, ou si peu. Pour une raison au moins, à mon sens : l’opposition aux migrations n’est pas une affaire de rationalité économique ou politique. Ce ne sont que des arguments que l’on vient plaquer pour justifier, ou contredire, une croyance fondamentale, qui relève de l’éthique : celle de l’égalité, ou non, des vies humaines.

La politique est une question de vie ou de mort. Dans notre cas, elle consiste à choisir entre la vie de 600 personnes sur un bateau, à une proximité certaine de la mort, et celle des citoyens d’un pays. Pour choisir les seconds, au malheur des premiers, il faut bien que ceux-ci fassent peser sur les honnêtes citoyens une menace quelconque, ou alors il n’y aurait pas de dilemme. Seulement un devoir, celui de venir au secours de son prochain, lorsque cela est possible. Ce devoir s’évapore cependant si l’on cesse de reconnaitre en l’autre cet humain que l’on voit pourtant sans difficulté en notre voisin. Pour cela, le lexique de la menace est idéal : il est en effet tout à fait légitime de préférer les siens à ses ennemis. C’est une question de vies que l’on privilégie, par rapport à d’autres, parce qu’on ne peut pas les sauver toutes.

Bien sûr, il n’est pas possible d’accueillir tout le monde, dira-t-on. Et c’est vrai, d’une certaine manière : il n’est pas possible d’accueillir tout le monde sans bouleverser sensiblement la vie quotidienne des gens ordinaires, vie à laquelle nous accordons inconsciemment plus de valeur. Il est établi que certaines vies ont plus de valeurs que d’autres, et qu’il est possible de laisser mourir certains pour que d’autres vivent. Nous vivrons, parce qu’ils mourront. Le destin de l’Europe est intrinsèquement lié à celui de ces hommes, femmes, enfants, sans visages, ni noms, ni espoir, que l’on abandonne aux mâchoires de la mer pour les y oublier. L’Europe est cruelle. Nous le sommes avec elle.

Et cela nous mène à un constat : toutes les vies ne se valent pas. Ou plutôt, notre univers politique tient pour acquis le fait que toutes les vies ne se valent pas. La problématique philosophique de l’inégalité des vies a inspiré bien des auteurs, y compris des auteurs traitant des migrations. Zygmunt Bauman, philosophe polonais fuyant l’URSS, pensait que l’on pouvait répartir les hommes qui voyagent dans deux catégories : les touristes et les vagabonds, ceux que l’on accepte parmi nous et ceux que l’on exclut. Quoique simpliste, cette distinction nous rappelle celle établie par Judith Butler entre les vies dont on doit porter le deuil, et celles que l’on peut s’abstenir de pleurer. Il y a des morts qui sont des drames nationaux, d’autres qui n’auront même pas notre empathie. Et pourtant, ils seront tout aussi morts. Les dernières sont des vies dont la valeur s’est dissoute dans les mots, qui firent d’elles des envahisseurs, des menaces, ou simplement les oublièrent, et dont le destin tragique nous rappelle les mots de Foucault : « ces vies infimes devenues cendres dans les quelques phrases qui les ont abattues ». Ces vies qui s’éteignent sans un bruit, et avec elles, la morale de l’Europe qui les laissa mourir. On reste, comme Judith Butler, ébahi par « la conscience de la facilité avec laquelle la vie humaine peut être anéantie ».

La culture populaire actuelle est littéralement saturée de dystopies et de révoltes, de héros et héroïnes qui se battent pour croire qu’un autre monde est possible. On se demande ce que l’on aurait fait, nous, en temps de crise. On teste, virtuellement, son courage et son honneur. Et on se demande : et moi, qu’aurais-je fais ? C’est une erreur. La crise morale n’est pas une hypothèse. Elle est là. Elle a commencé lorsque l’Europe a dû faire un choix, celui de sauver des vies ou de les abandonner. Ce n’était pas un choix facile, évidemment, mais il n’existe pas de choix faciles en politique. Les questions de vie ou de mort ne devraient jamais être des choix faciles. Et les pays de l’Union Européenne ont échoué à être à la hauteur de ces choix. La politique est aussi une question de morale et de courage.

On s’interroge, encore souvent, sur la question de l’individu face à la folie du groupe : qu’aurions nous fait, nous, si l’on nous avait tendu une arme, un fusil, une machette, un gourdin, et ordonné d’anéantir l’existence d’un autre être humain ? Des dilemmes insensés qui viennent d’un autre temps ? Mais ces dilemmes sont là, devant nos yeux. La violence de masse ne commence pas dans l’acte de tuer, elle commence dans la pensée, lorsqu’il devient moralement acceptable de sacrifier la vie d’un homme que l’on ne reconnait plus. La lecture des messages de haine proférés à l’encontre des migrants devraient, à ce titre, nous saisir d’effroi. Ils sont autant de preuves que, dans l’esprit de plusieurs milliers de nos concitoyens, la mort de personnes en Méditerranée est acceptable, et qu’aucun gouvernement, sinon celui de Merkel pendant un temps, n’a eu le courage de s’opposer à ce message par des actes. Cruauté ordinaire d’êtres qui le sont tout autant, illustration de ce qu’Arendt nommait avec tant de clairvoyance la « banalité du mal ».

Car c’est bien de cela que relève le scandale de l’Aquarius, et la crise migratoire plus généralement : de la banalité du mal. Du mal que l’on laisser infliger sans remords à d’autres êtres humains, de ces vies qui s’évaporent dans l’indifférence. De ces individus cruels, de ces Etats complices, de l’Union Européenne démunie et incapable de susciter une solidarité parmi ses membres. Il n’est pas encore trop tard pour éviter la faillite morale de l’Europe. Peut-être l’Aquarius sera-t-il l’électrochoc nécessaire pour rappeler aux pays de l’Union leurs devoirs de solidarité et réformer la politique migratoire européenne.

Thomas Fraise

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