EU-Logos

Jamais la situation générale du monde n’est apparue aussi dangereuse, instable et imprévisible – et l’Europe déchirée est mise au défi par de multiples turbulences qui la frappent avec insistance à ses portes. Au point que « Sauvons l’Europe », dans son Bulletin du 4 juillet dernier, en a appelé à l’esprit de la Résistance : « le devoir est d’en revenir d’urgence à l’esprit de la Résistance », avec tout ce que cela comporte comme courage, détermination et, à l’occasion, d’héroïsme.

En effet, que constatons-nous ? Un assaut général et violent contre l’Union européenne, comme l’a souligné, dans le journal le Monde du 9 août, le spécialiste de géostratégie François Géré. L’Europe est malmenée à la fois par Donald Trump et Vladimir Poutine, pour s’en tenir aux plus actifs. Un constat incomplet si l’on ne fait pas remarquer qu’une bonne part des responsabilités incombe aux dirigeants européens, incapables d’un sursaut commun. C’est une vraie crise existentielle, la manœuvre est menée principalement par Donald Trump qui a désigné à plusieurs reprises l’Europe comme son ennemie. Aucune ambiguïté à ce sujet et sans aucun esprit de compromis, de sa part : pour lui, dans la vie, il n‘y a que des vainqueurs ou des vaincus, la démarche du « gagnant-gagnant » lui est totalement inconnue, inconcevable même.

Donald Trump a développé son action sur au moins quatre fronts et sans tenir compte des exhortations de l’Union européenne: l’Iran, le commerce et le sabotage d’un multilatéralisme qui a fait ses preuves depuis la fin de la dernière guerre mondiale, la défense et enfin la politique migratoire, le tout s’accompagnant de menaces et de sanctions. La perspective d’une récession économique mise en avant par le FMI n’a pas eu son effet dissuasif espéré. L’administration Trump, tirant parti des divergences entre Européens sur le dossier migratoire, a cherché la dislocation des partis traditionnels , toutes tendances confondues, en soutenant ouvertement les formations populistes . D’autres puissances de moindre rang joignent leur pouvoir de nuisance pour chercher à déstabiliser, voire plus pour un Donald Trump, désintégrer l’Union. La Russie y trouve l’occasion pour affaiblir un rival économique et un opposant politique, à la poursuite , qu’elle est, de son vieux rêve impérial et d’une revanche des humiliations de la fin de la guerre froide. Côté défense, le président américain a remis en cause avec virulence la souveraineté de l’Allemagne face à la Russie dans un contexte de mépris pour la lâcheté supposée des Européens et leur réticence à se défendre et à prendre à bras le corps le problème d’une défense européenne.

La Chine ne fait pas partie de ce club acharné à la perte de l’Europe, mais elle semble vouloir tirer les leçons de l’affaiblissement européen alors qu’elle appelle de ses vœux la formation d’une Europe-puissance seule susceptible de favoriser un monde multipolaire , véritable contrepoids aux Etats-Unis. Il faut admettre que son ambition de nouvelles routes de la soie n’a pas rencontré à ce jour le véritable succès espéré auprès des Européens de l’UE.

Certes, l’UE a réagi, mais les effets vont tarder, rendant persistants les dangers de situations qui seraient désormais irréversibles. Mais que vaut face à la première vague de sanctions contre l’Iran, le 4 août, que l’Union active sa loi dite de blocage si, parallèlement, on assiste à une véritable débandade des grandes firmes européennes (Siemens, Airbus, Total…)pour quitter l’Iran ?

Alors que la conjoncture géopolitique lui est favorable et que son poids relatif grandit incontestablement, l’UE donne l’impression qu’elle a raté son passage à un niveau supérieur, celui de l’autonomie stratégique de la puissance, dans des domaines décisifs : recherche, réalisations technologiques de pointe, numérique, puissance financière avec un euro qui n’est pas franchement une monnaie de compte ou une monnaie de réserve. Malgré des succès incontestables, elle reste entre deux eaux.

« Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’un leader, ce n’est pas d’une source d’inspiration, mais plutôt de cette source d’énergie collective » (Obama, discours pour le centenaire de la naissance de Mandela). Il nous faut résister au comportement insouciant des élites financières , au cynisme de milliardaires qui financent les mouvements populistes pour réduire l’emprise des gouvernements sur leurs intérêts . Nous allons devoir nous battre plus fort, car une politique de la peur est apparue et nous devons faire face.

L’Europe doit se ressaisir, se détourner d’illusions nées de la chute du mur de Berlin, annonciatrice, pensait-on, de temps nouveaux, facteurs de paix et de prospérité, de démocratie. Or ce que nous constatons, toujours avec Obama, c’est « qu’une partie du monde est sur le point de rebasculer vers un ordre ancien plus brutal ». Cette période de populismes, nationalismes individualistes est appelée à durer : ce n’est pas un bref intermède qui durerait aussi longtemps que Trump, Poutine et consorts occuperont la Maison Blanche ou le Kremlin . Nous, Européens, sommes si perturbés par cette évolution récente du monde, si contraire à nos croyances, nos convictions, nos attentes au point que nous l’ avons longtemps niée. Il faut donc se ressaisir, intégrer une nouvelle façon de penser, de nouveaux réflexes. La coopération internationale, qui ne devrait faire que des gagnants, n’est pas le principe actuellement dominant, il s’en faut de beaucoup – et, comme l’a déjà affirmé dès 2017 Angela Merkel (et renouvelé depuis à plusieurs reprises), on ne peut plus s’en remettre aveuglément aux Etats-Unis. Se convaincre également que la fièvre populiste est aussi le fruit de nos propres échecs.

Les Européens vont devoir se ressaisir et trancher dans leurs différends, bâtir un projet commun s’ils veulent survivre. Une crise clarificatrice et salvatrice pourrait-elle mettre à nouveau en mouvement l’Europe ? Espérons- le fortement.

« Vers l’Orient compliqué, je m’envolais avec des idées simples », écrivait le général de Gaulle dans ses mémoires de Guerre. C’est précisément de ces « idées simples » dont nous avons le plus besoin. Ce sont elles qui peuvent nous rassembler et nous mobiliser. A ce titre, retenons que ce sont trois grands chocs qui vont totalement nous bouleverser. Il y l’urgence écologique qui commande tout. Il y a l’explosion démographique, notamment celle de l’Afrique, qui, en 2050, comptera plus de 2,4 milliards d’habitants, le quart de l’humanité, à côté d’une Europe d’à peine 500 millions. L’Europe est confrontée au spectre du suicide démographique européen et d’un débordement fort, voire brutal, constant, des zones à faible pression démographique, en premier lieu l’Europe, car la plus proche de l’Afrique. Une sorte d’invasion des temps modernes, lente et inexorable, diront les oiseaux de mauvais augure. Elle vient nourrir des fantasmes qui déstabilisent le fonctionnement des démocraties. Enfin,le troisième choc, le choc de la révolution numérique.

Attardons nous un peu sur ce troisième choc, le numérique, puisque c’est notre sujet. On pourrait s’étonner de le trouver rangé au nombre des chocs, tant son importance, sa présence multiforme semblent acquises depuis si longtemps, plusieurs décennies. Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, l’a rangé dans cette catégorie des chocs parce que toutes les conséquences du choc numérique n’ont pas été identifiées et mesurées. Il nous invite à le faire de toute urgence et il le fait dans son livre intitulé « Comptes à rebours », comme si précisément le temps nous était compté et que le décompte avant la catastrophe finale était déjà déclenché. Pas une minute à perdre, donc.

« Avec le numérique, tout est changé » , dit-on habituellement, mais quoi exactement, interroge Hubert Védrine et avec quelles conséquences ? On prend conscience spontanément des possibilités illimitées pour améliorer la vie quotidienne : transport, éducation, santé…Mais les controverses restent vives sur les conséquences sur l’emploi : disparition de centaines de millions d’emplois non qualifiés ou bien création d’autant de nouveaux métiers nécessitant « simplement » une meilleure formation ? Quant à l’intelligence artificielle, le débat est encore plus ardent et l’issue plus incertaine entre optimistes et alarmistes. C’est vers 2050 qu’a été fixée la date où l’intelligence des machines deviendrait supérieure à celle des hommes, moment positif pour les uns, alarmant pour d’autres, le débat n’est pas tranché, il n’est même pas engagé ; existent même des opposants radicaux pour qui le trans-humanisme recèle le meilleur et le pire. Bref, le temps des troubles est arrivé (« Vivre au temps des troubles » par Thierry de Montbrial-Albin Michel ). Qque tout cela doive bouleverser toute la vie sociale, administrative, le travail, l’entreprise – tout cela semble acquis unanimement – mais on est bien incapable d’aller plus loin, sinon réclamer plus de contrôles, plus de transparence , plus de surveillance , notamment sur ces algorithmes mystérieux et secrets, dangereux pour la protection de nos libertés. Toutes ces possibilités numériques illimitées vont-elles accentuer une demande irrépressible de démocratie directe ? menacer la démocratie représentative ? accroitre les consultations référendaires plus ou moins biaisées ? ou régénérer la démocratie participative ? Les questions restent pendantes. Comment va fonctionner un multilatéralisme mondial rénové pourtant souhaitable dans un monde de plus en plus individualisé mais hyper connecté, court-termiste, réactif, mobile ? Qui prendra en charge l’intérêt général ? Les réseaux sociaux ? les GAFA ? les sociétés « uberisées » qui combinent la force du capitalisme, de la technologie, le despotisme modernisateur ou bien toujours les gouvernements ? Nous, citoyens européens, que pèserons- nous ? Le décompte des tweets, like et autres followers l’emportera-t-il sur le décompte des bulletins de vote dans l’urne ?

Le retour à l’Europe n’est pas l’hypothèse la plus improbable. C’est un scénario crédible face à des alternatives utopiques, dangereuses, impraticables et trop souvent avancées avec légèreté. Ainsi le scénario de l’éclatement ou de la désintégration de l’Union, il y a peu de temps redouté pour les uns, espéré pour les autres, parait aujourd’hui écarté . Pour combien de temps ?

Face à ces trois défis (écologique, démographique, numérique) quasi existentiels, l’Europe semble plus désorientée, mais elle n’est pas la seule : Etats-Unis et Russie le sont tout autant. Mais l’Europe semble la plus atteinte de façon perceptible, divisée qu’elle est entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, entre élites et populations, en proie aux fermentations et agitations populistes.

Conclusions

Au-dessus de tout, c’est l’unité de l’Europe qui importe le plus et de façon absolue : l’Union agit souvent au travers de ses Etats membres, des Etats qu’il est facile de mettre en rivalité, qu’il s’agisse du fait des Etats-Unis, de la Chine ou de la Russie, alors que les risques de confrontations grandissent au fur et à mesure que le multilatéralisme subit les coups de sape des grands pays. Faute d’avoir pleinement réalisé son unité, l’Europe n’est pas en mesure de contenir l’unilatéralisme des Etats-Unis, sans parler à des titres divers des autres pays. Que l’on s’en inquiète ou que l’on en tire un stimulant, l’Union est la seule garante d’un multilatéralisme qui fonctionnerait de façon équitable pour la paix et la prospérité du monde. . Il nous revient, à nous citoyens européens, de pousser l’Union à réaliser pleinement sa puissance virtuelle : « c’est la paix du monde qui est en jeu », nous a averti Pierre Defraigne dans la Libre Belgique du 25 juillet. Un certain nombre de choses sont insupportables : par exemple, les sanctions extraterritoriales de Trump contre les firmes européennes actives en Iran. Aujourd’hui l’Iran. Demain qui ? Par ailleurs, une fiscalité européenne opérante est la seule réponse effective face à l’optimisation fiscale des grandes multinationales et face à la menace qu’elles représentent pour l’industrie européenne ( notamment l’énergie, le numérique, l’automobile), une optimisation qui permet l’accumulation de gains énormes pour l’industrie digitale américaine ou chinoise . Encore une fois, encore et toujours, ,c’est l’unité de l’Europe qui est en cause.

Enfin, dernière chose et pas la moindre, l’UE ne pourra remplir à l’avenir son rôle historique de puissance globale seule susceptible de faire d’elle un partenaire authentique des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie sans parler des autres puissances émergentes, que si l’Union se dote d’un vraie monnaie de réserve internationale, condition de sa solidarité effective, de sa cohérence économique et sociale et si elle se dote aussi d’une défense commune, condition absolue de son autonomie stratégique. La Coopération Structurée Permanente (CSP) de décembre dernier est un premier pas qui a son importance, mais il convient d’être prudent, les grandes annonces politiques ne suffisent plus dans le domaine de la défense . L’UE est encore loin d’être une puissance stratégique sur tous les dossiers, une puissance parlant d’une seule voix. Il reste à espérer que l’ampleur des défis auxquels elle est confrontée sera un électrochoc salvateur.

Le tableau ne serait pas complet sans un mot d’économie après le sommet du G20 des ministres de l’économie et des finances du 22 juillet dernier. Les menaces persistent sur l’économie mondiale : protectionnisme et guerres commerciales, resserrement monétaire, conjuguant leurs effets. Les tensions commerciales sont fortes et risquent encore de s’aggraver, imposant au système multilatéral de nouvelles pressions même si leur impact reste pour l’instant contenu. Des avis de tempête sur le commerce international s’affichent sur tous les bulletins météorologiques. .L’Union européenne doit s’engager résolument dans une stratégie de défense combinant des mesures de rétorsion fermes et crédibles et des offres de négociations multilatérales au sein de l’OMC . Sur ce point le Conseil d’analyse économique a multiplié constats et recommandations qu’il faut lire attentivement, (http://www.cae-eco.fr/Avis-de-tempete-sur-le-commerce-international-quelle-strategie-pour-l-Europe). Les positions des uns et des autres au G 20 ne sont pas « identiques », pour reprendre la litote formulée par le membre de la Commission européenne en charge de l’économie, Pierre Moscovici. L’appel du G 20 à engager plus de dialogue dans le commerce et à prendre des initiatives destinées à atténuer les risques et à rehausser la confiance, n’est il pas autre chose que des bonnes paroles… comme à l’accoutumée ?

Le Président

Henri-Pierre Legros

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