EU-Logos

Compte rendu de la conférence « Disinformation and propaganda: Is Europe still losing the competition for hearts and minds? »

Lieu : EGMONT – Institut Royal des Relations Internationales (EGMONT)

Date : 25 Octobre 2018

Principaux participants :

  • Jānis Sārts, Directeur au Centre d’excellence de l’OTAN pour les communications stratégiques
  • Mark Laity, directeur, Division des communications, SHAPE
  • Marc Franco, chercheur associé à l’institut Egmont ; ancien chef de la délégation de la Commission à Moscou
  • Silvio Gonzato, Directeur de la communication stratégique, des affaires parlementaires et juridiques, SEAE

Modérateur : Sven Biscop, chercheur à l’Université de Gand et à l’Institut Egmont


Nous profitons de cet article pour remercier l’Institut Egmont, l’Ambassade de la République de Lettonie auprès du Royaume de Belgique, la Représentation permanente de la République de Lettonie auprès de l’UE et la Délégation permanente de la République de Lettonie auprès de l’OTAN pour leur invitation à cette table ronde.


Cette table ronde s’étant déroulée selon la règle de Chatham House, aucune mention des auteurs des propos ne sera effectuée, seules les idées seront présentées.

Désinformation : L’Union européenne a-t-elle perdu la conquête des « cœurs et des esprits » ?

Avant de pouvoir répondre à cette question, il convient d’aborder la question du « cœur et des esprits ». En se basant sur la récente montée du populisme et des discours extrémistes en Europe ou encore de la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union, le combat semble perdu d’avance. Pourtant, l’unique fait d’aborder la question est un pas en avant vers la résolution de cette problématique. Pour rappel, suite à la décision d’un Conseil européen en 2015, l’Union européenne a créé le groupe de travail East Stratcom afin « de contrer les campagnes de désinformation menées par la Russie ». Dès son instauration, ses objectifs étaient clairs : (1) assurer une meilleure communication au sein de l’Union européenne (2) favoriser le pluralisme des médias et (3) résoudre le problème de la désinformation. Une présentation des résultats de cette unité est attendue lors du Conseil de décembre 2018. Trois ans après, la désinformation est toujours au cœur du débat, penchons-nous sur les causes de ce phénomène.

Pourquoi sommes-nous sujets à la manipulation via la désinformation ?

La désinformation est à la fois le résultat et la cause de la situation actuelle. Elle regroupe facteurs structurels, psychologiques, historiques et technologiques.

En effet, la manipulation de l’information est d’abord le résultat des changements drastiques de nos habitudes de consommation médiatiques provoquées par les nouvelles technologies de l’information et de communication. Ainsi, en augmentant le temps passé sur Internet et sur nos appareils connectés, nous avons créé deux phénomènes. D’une part, nous avons délibérément ouvert nos vies à la désinformation, car chaque information diffusée en ligne est un potentiel élément exploitable par autrui. D’autre part, nous avons permis à des algorithmes de créer, à partir de ces informations divulguées consciemment ou non, des bulles de filtres, où chacune de nos envies est analysée, répliquée à l’infini, afin de correspondre à nos attentes. Chaque utilisateur se retrouve par conséquent face à des flux d’informations conseillés par des robots, attentifs à nos errances numériques.

Cependant, la désinformation nous touche aussi particulièrement car des personnes exploitent ces nouvelles modalités. L’être humain n’est pas rationnel : 80 % des décisions se font en écoutant son cœur et ses émotions et c’est cette faiblesse qui est exploitée en ligne.

On se retrouve confrontés à la réalité suivante :

Si c’est gratuit, c’est vous le produit.

Voici, la première face sombre de la désinformation. Trois difficultés importantes viennent encore noircir le tableau. Tout d’abord, les Etats eux-mêmes ont recours à la désinformation, il s’agit d’un outil diplomatique et politique. Ensuite, la technologie évolue vite et il est difficile de rester à jour. Enfin, nous sommes en partie responsables car nous avons créé cet environnement.

Comment combattre la désinformation ?

Il est difficile de quantifier certains changements d’opinions ou comportements en ligne car ils dépendent de nombreux facteurs. Néanmoins, certaines actions peuvent d’ores et déjà être renforcées et/ou mises en place.

On peut ainsi délimiter plusieurs grands volets :

  • Opérationnel : Il est vital de pouvoir identifier les contenus de désinformation et de se doter de moyens de dissuasion contre cette menace. Cela passe également par l’amélioration des dispositifs institutionnels de prévention et de lutte contre la désinformation tant au niveau national qu’international.
  • Médias et presse : Contrairement à la presse traditionnelle, les médias sociaux ne sont pas soumis à des règles strictes notamment en matière de publicité électorale. Améliorer la transparence des médias sociaux participerait à responsabiliser les acteurs en coulisses et mieux informer les internautes. Les médias indépendants et la
    profession de journalistes devraient bénéficier de plus de soutien de la part des États car ils sont les garants d’un pluralisme d’idées. Dans notre contexte de changement d’habitudes de consommation médiatiques, il serait également intéressant de les sensibiliser à la dureté du métier durant leur formation.
  • Institutionnel : La désinformation existe car il existe une perte de confiance dans les institutions. L’Union européenne doit s’efforcer de mieux communiquer avec sa population. Des années de discours à huis clos et au sein de bulles/chambres à échos ont donné la situation actuelle. Par conséquent, il faut non seulement se rapprocher du citoyen européen mais aussi s’adresser à lui de manière claire et simple. Il suffit de prendre le Brexit comme exemple pour comprendre que la voix européenne manquait d’unité.
  • Éducation et prévention : Ce volet rejoint la mission institutionnelle dans la mesure où s’il n’existe aucun canal légitime, il est impossible de faire prendre conscience à la population de ce mal qu’est la désinformation. Cependant, il est impératif de doter la population, et surtout la jeune génération, de compétences numériques pour faire face aux faux contenus. Il faut notamment penser à intégrer un volet de prévention à la désinformation au système éducatif. En outre, il convient également d’inciter les jeunes à faire preuve d’esprit critique.
  • Juridique : L’exploitation de nos données, constamment analysées et utilisées, ainsi que le manque de transparence lors de promotions politiques sur les médias sociaux rendent nécessaire la rédaction d’une vraie Charte des droits numériques.

Ces idées – certaines nouvelles, d’autres non – participent à la lutte contre la désinformation et offrent des pistes à l’Union européenne. Loin d’être une diatribe de l’UE ou de ses Etats membres, elles se veulent être des propositions pratiques. Nous évoquions la transparence, et de manière sous-jacente, la crise de légitimité que connaissent les institutions européennes. Si l’Europe veut comme disait le Maréchal Lyautey « discipliner le[ur]s esprits… [et]… tremper le[ur]s cœurs », il faut qu’elle délivre un message clair et constant.

Matthieu Mazerat

Author :
Print