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Le 16 septembre 2020, la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté sa vision pour l’Europe à venir. Elle a également dévoilé les actions sur lesquelles la Commission européenne compte se concentrer, notamment protéger les conditions de vie et les moyens de subsistance, la santé des citoyens et la stabilité de l’économie, renforcer les éléments constitutifs du Pacte vert pour l’Europe, conduire la transformation numérique, tirer des leçons de la pandémie et renforcer la résilience des Etats européens et de leurs sociétés.  Ce discours était capital, puisqu’il traduit la direction de l’Union européenne dans les années à venir, et ce que cela peut signifier pour les citoyens européens. La Présidente étant multilingue, elle a prononcé cette allocution en français, en anglais et en allemand. Celle-ci  a ensuite été traduite intégralement dans toutes les langues officielles de l’UE. Enfin, la Commission a également décidé d’adopter une nouvelle approche sur la question migratoire, une des problématiques les moins consensuelles au sein de l’Union. Cette thématique a ensuite été abordée le 23 septembre avec la présentation du nouveau Pacte pour les migrations et l’asile. Des controverses ont suivi cette annonce, mais elles n’ont pas seulement eu pour objet le contenu du Pacte. En effet, le fait que la Présidente s’adresse en anglais à ses homologues suisses, alors qu’elle est germanophone et francophone, a causé un tollé auprès de la section française de l’Association des journalistes européens. Ses représentants lui ont ultérieurement adressé une lettre ouverte pour dénoncer ce choix de l’anglais, tant  pour son communiqué de presse que pour les autres documents liés au Pacte. Selon ces représentants, , l’usage systématique de cette langue, qui n’est qu’une des trois langues de travail des institutions européennes, pénalise les journalistes non anglophones, qui doivent supporter des coûts de traduction et, parfois, interpréter les propos et termes techniques de la Commission, contrairement à la presse anglophone. S’y ajouterait aussi un décalage dans le temps entre la publication initiale en anglais et celle du texte traduit. [1]

Que l’on soit  d’accord ou non, la recrudescence de ce débat sur le multilinguisme au sein des institutions européennes est un phénomène intéressant. Le fait qu’il soit soulevé par des français à cette occasion n’est pas anodin, et semble plutôt s’inscrire dans un mouvement général de promotion du français face à l’hégémonie de la langue anglaise.[2] En effet, pendant longtemps, l’élite intellectuelle et politique française a été convaincue du caractère universel de la langue française, et la place prépondérante de la France au sein des Communautés européennes en faisait une langue de travail incontournable. Mais elle a finalement été détrônée par la langue de Shakespeare. La diffusion planétaire de l’anglais est due à de nombreux facteurs, dont, entre autres, l’extraordinaire puissance économique des Etats-Unis, accentuée par la mondialisation. Au sein de l’Union européenne, elle s’explique aussi par l’accroissement du nombre de pays membres. Historiquement, le premier règlement communautaire adopté en 1958 dans le sillage de l’entrée en vigueur du traité de Rome, instituant la toute nouvelle Communauté économique européenne (CEE),  a eu pour objet de fixer le régime linguistique de cette dernière.[3] Selon l’article 1er de ce règlement, les langues officielles et les langues de travail des institutions communautaires étaient à l’époque l’allemand, le français, l’italien et le néerlandais, soit les quatre langues officiellement en usage dans les six Etats membres fondateurs.[4] Par la suite, au fil des élargissements successifs des Communautés, puis de l’Union européenne, la palette linguistique s’est progressivement enrichie, au point d’atteindre 24 langues officielles. Ainsi, l’anglais a fait son entrée dans le « club » en 1973 avec l’adhésion du Royaume-Uni et de l’Irlande à la CEE. La nécessité de communiquer entre tous ces États a contribué à l’utilisation de plus en plus commune de cette langue.[5] Aujourd’hui, l’anglais, le français et l’allemand sont considérées comme les trois langues de travail au sein des institutions, avec une prédominance de l’anglais, et ce, malgré la volonté affichée des instances de promouvoir le multilinguisme.

La réalité du multilinguisme dans les institutions européennes

Avec ses 24 langues officielles et plus de 60 langues régionales, l’UE a érigé le multilinguisme comme un de ses principes fondateurs, d’ailleurs proclamé dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE. Sa politique vise à assurer la communication avec les citoyens dans leur propre langue, protéger la grande diversité linguistique de l’Europe et enfin promouvoir l’apprentissage des langues en Europe. L’Union européenne est d’ailleurs très ambitieuse sur ce point : elle veut permettre à chaque citoyen de l’Union de communiquer dans deux langues autres que sa langue maternelle, pour faciliter les échanges commerciaux et culturels et stimuler le secteur des langues. Nous en sommes encore très loin : d’après une étude menée dans le cadre de l’Eurobaromètre, presque la moitié des Européens reconnaissent  ne pas pouvoir mener une conversation dans une autre langue que la leur.

Pourtant, malgré la promotion de la diversité culturelle européenne, la présentation du multilinguisme comme “un atout pour l’Europe et un engagement commun”[6] et la difficulté actuelle des citoyens européens à communiquer dans une langue différente de la leur, la Commission est loin de montrer l’exemple et d’appliquer ses valeurs en pratique. En effet, la grande majorité de son travail, qu’il s’agisse de la rédaction des textes, de la communication interne ou de la production de rapports, est effectuée en anglais. D’après son dernier rapport sur la traduction en chiffres, la Direction générale de la traduction de la Commission européenne indique que sur 1 976 964 de pages à traduire en 2020, 1 689 756 l’ont été de l’anglais vers une autre langue, soit environ 85,5% du total des pages à traduire. Les langues les plus utilisées ensuite sont le français, avec 73 134 pages, puis l’allemand (29 201).[7] Les échanges internes sont supposés se faire en anglais, en français ou en allemand, mais bien souvent ce dernier est mis de côté pour privilégier les deux premiers, voire seulement l’anglais. Cette pratique se base sur l’idée, pas nécessairement étayée, que c’est la seule langue qui est comprise et parlée par tous. De même, dans sa communication externe avec les Parlements et les citoyens des États membres, la Commission n’utilise souvent que l’anglais, et occasionnellement le français.[8] Dans l’étude Pour un multilinguisme juste et effectif dans les institutions de l’Union européenne, l’association “Pour une Gouvernance Européenne Multilingue” (GEM+) défend l’idée qu’une telle politique linguistique menace l’Union en tant que projet politique pour deux raisons principales, qui s’alimentent l’une l’autre. Tout d’abord, cette prédominance de l’anglais creuse le fossé séparant les institutions européennes des citoyens. Ensuite, “la perception de la diffusion grandissante de l’anglais incite les jeunes Européens à n’apprendre que l’anglais au détriment des autres langues européennes”,[9] écartant ainsi la possibilité de vraiment apprendre à connaître la culture des autres et accentuant encore la prépondérance de la langue anglaise.

Réfléchir aux langues de travail possibles dans les institutions

Avec la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne, l’anglais n’est plus la langue officielle que de deux Etats, l’Irlande et Malte, et ce n’est pas forcément celle qui est mise en avant par ces derniers. La question de l’utilisation de l’anglais comme langue de travail dans les institutions se pose donc. Est-il toujours utile ou nécessaire de garder cette langue comme véhicule principal de la communication européenne? Le Brexit représente une occasion unique de réflexion quant au multilinguisme, l’influence du Royaume-Uni ne pesant (officiellement) plus sur les organes européens. Mais si l’on réfléchit à quelles langues pourraient remplir cet office de communication, quels devraient être les critères de comparaison et de sélection? Devrait-on prendre en compte la taille du pays ou de la population? Son PIB?[10] Son poids diplomatique dans et hors de l’UE? Combien de langues est-il possible d’utiliser pour que les institutions fassent preuve à la fois de diversité culturelle et linguistique et d’efficacité? Une ou deux langues ne suffiraient pas à représenter cette diversité, mais il n’est bien sûr pas possible pour les fonctionnaires de l’UE de parler toutes les langues officielles. Enfin, l’anglais sera écarté dans la suite de cette analyse, mais il s’agit de propositions et réflexions théoriques, et, en pratique, il est évidemment très probable que l’anglais reste une des langues de travail au sein des institutions pendant encore longtemps.

Tout d’abord, le choix du poids démographique d’une langue comme critère de sélection semble être le plus logique. Cependant, il n’est pas suffisant puisqu’il conduirait à une surreprésentation de certaines langues. Celles-ci pouvant être réparties entre plusieurs grandes familles, elles devraient être choisies pour représenter des groupes différents. Le document 1 ci-dessous présente ces grandes familles de langues européennes. Pour cette réflexion, seules les langues officielles de l’Union européenne seront prises en compte (document 2).

Document 1 : Carte des grandes familles de langues européennes

Document 2 : Les principaux groupes de langues de l’UE et leur nombre de locuteurs

Les trois principales familles de langues en Europe sont les romanes, les germaniques et les slaves. L’Union européenne compte 446 millions d’habitants, dont ces groupes représentent respectivement environ 47%, 31% et 15% de la population européenne. Parmi les langues germaniques, mais également européennes de manière générale, c’est l’allemand qui est le plus utilisé, avec presque 93 millions de locuteurs. Au sein de la famille des langues romanes, le français est le plus parlé avec 72 millions de locuteurs, ce qui en fait également la deuxième langue la plus parlée de l’UE. Cette famille comporte également les troisième et quatrième langues les plus courantes : l’italien, puis l’espagnol. La principale langue slave est le polonais, avec presque 38 millions de locuteurs, ce qui en fait la cinquième langue européenne.

En suivant seulement la logique du poids démographique, les langues de travail de l’UE devraient être l’allemand, le français, l’italien et éventuellement l’espagnol, selon le nombre choisi. Cependant, écarter les langues slaves du fonctionnement quotidien de l’Union européenne serait une erreur. Non seulement la diversité de la pratique linguistique des institutions s’en trouverait appauvrie, mais, de plus, cela ne ferait qu’accentuer l’écart qui existe actuellement entre les Etats d’Europe centrale et orientale et les organes européens. En effet, même s’il serait naïf et faux d’imputer la montée des populismes et de l’euro-scepticisme à la seule pratique linguistique des institutions, la barrière des langues créée par la prédominance de l’anglais, parfois contrebalancée seulement par le français et l’allemand, n’arrange sûrement pas la défiance de ces gouvernements nationaux et citoyens envers l’Union. Ainsi, le polonais serait un choix juste pour les langues de travail. Les limiter à trois pour l’instant est certainement l’option la plus viable, étant donné qu’il ne peut pas actuellement être exigé qu’un fonctionnaire connaisse plus de deux langues étrangères. Ainsi, pour devenir fonctionnaire européen, un citoyen devra choisir deux des trois langues de travail comme langues étrangères, donc indépendamment de sa langue d’origine, pour ne pas discriminer les nationaux de tous les pays dont la leur ne fait pas partie des langues de travail.

Certains pourraient avancer que le poids démographique mondial devrait être pris en compte pour le choix de ces langues. Dans ce cas, l’anglais et l’espagnol devraient en faire partie. Ces langues sont bien évidemment très importantes pour la scène internationale (comme européenne), mais tout comme le chinois ou le russe. Ici, il s’agit seulement de définir les langues de travail au sein des institutions européennes. Cela ne doit pas empêcher pour autant d’encourager l’utilisation d’une autre langue officielle de l’UE, quelle qu’elle soit, dans son fonctionnement interne.

Une mise en application difficile

Faire changer une pratique linguistique ancrée depuis des années dans les institutions ne sera pas une tâche aisée. Certains pourraient d’abord avancer que le coût financier de tels changements, notamment en termes de traduction, serait trop élevé. Il ne peut être nié que le coût serait sûrement conséquent, mais ce critère ne devrait pas être le seul pris en compte. Le jeu en vaut la chandelle : le multilinguisme est l’une des valeurs principales de l’UE, et son effectivité permettrait de réduire le fossé qui s’est creusé entre elle et les citoyens européens. Une vraie pratique du multilinguisme permettrait à ces derniers de mieux comprendre les institutions et politiques européennes et leur assurerait un fonctionnement plus démocratique, puisque plus transparent et accessible.

L’utilisation exclusive de l’anglais pourrait faire croire à une plus grande efficacité, puisque cette exclusivité diminue le temps et la quantité de traduction à opérer, tout le monde travaillant à partir des mêmes sources, etc… Mais ce serait oublier que les fonctionnaires sont certainement moins efficaces que s’ils travaillent dans leur langue maternelle, ou dans une langue qu’ils maîtrisent parfaitement, ce qui n’est pas forcément le cas avec l’anglais.

Enfin, le changement des pratiques linguistiques ne peut évidemment pas se faire en un claquement de doigts. Des politiques de long terme devront être mises en œuvre, cette évolution concernant surtout les étudiants actuels et futurs (même si des formations pourraient être proposées pour les fonctionnaires européens). En 2018, sur 21 525 984 élèves[11] qui étudient une langue étrangère moderne, 18 966 594 (environ 88%) apprennent l’anglais. La même année, les langues les plus parlées en Europe étaient bien moins étudiées. En effet, l’allemand a été appris par 806 634 élèves (environ 4%), 1 103 351 (environ 5%) ont étudié le français, et seulement 40 069 (environ 0,2%) l’italien. Quant à l’apprentissage du polonais, les chiffres sont extrêmement bas (mais ne reflètent peut-être pas exactement la réalité).[12] Un long chemin reste à parcourir. Il appartiendra donc aux gouvernements nationaux de promouvoir davantage le multilinguisme dans les politiques scolaires. Il ne s’agit pas de faire enseigner seulement les langues de travail de l’UE, mais bien de proposer un choix réel pour les élèves et étudiants. En effet, une telle prédominance de l’enseignement de l’anglais démontre une absence de diversité dans le choix des langues étrangères et ne fait qu’accentuer l’idée que la maîtrise de celle-ci, plus que toute autre, est obligatoire.

Cette problématique de l’absence de variété dans l’enseignement des langues en appelle une autre : celle des méthodes d’apprentissage, qui semblent ne pas être les plus efficaces. D’après le site internet de l’Union européenne, europa.eu, le nombre moyen de langues étrangères apprises par élève dans l’enseignement secondaire supérieur en 2017 variait entre 0,8 seulement et 2,4.[13] Le nombre moyen ne dépasse 2 que dans trois Etats, le Luxembourg, la Roumanie et la Finlande, c’est-à-dire des pays dans lesquels plusieurs langues se côtoient de manière régulière et significative.

Ce constat montre qu’il reste encore un long chemin à parcourir au sein de l’UE pour une pratique effective du multilinguisme. L’Union en tant que telle peut y inciter, voire concevoir des outils à cet effet, mais la responsabilité des Etats membres demeure primordiale. Ce sont eux qui pourront rendre ces changements possibles sur le long terme à travers leurs politiques en matière d’enseignement.


[1] AJE France, “La Commission Von der Leyen néglige le français dans sa communication”, Lettre ouverte, 25 septembre 2020. https://ajefrance.fr/?p=684

[2] Une navigation rapide sur le site des autres sections démontre qu’aucune lettre similaire ne ressort. Ce débat très ciblé n’a  donc été soulevé que par des Français (et même pas par des francophones en général, puisque la lettre n’a pas été relayée par la section belge), ce que laisse d’ailleurs penser le titre de l’article présentant la lettre ouverte : “La Commission Von der Leyen néglige le français dans sa communication”.

[3] CEE, Conseil, Règlement n° 1 portant fixation du régime linguistique de la Communauté Économique Européenne, Journal officiel n° 17 du 6 octobre 1958

[4] La Belgique cumulant le néerlandais, le français et l’allemand, et ces deux derniers étant également l’apanage du Luxembourg.

[5] Giblin, Béatrice. « Géopolitique de la langue française », Hérodote, vol. 126, no. 3, 2007, pp. 3-8.

[6] Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions (COM(2008)566)

[7] Directorate-General for Translation (European Commission), Translation in figures 2020, 13 May 2020. Available online (english) :

[8] Pour des informations et des données plus spécifiques et détaillées concernant les pratiques linguistiques au sein des institutions, voir l’étude de GEM+, Pour un multilinguisme juste et effectif dans les institutions de l’Union européenne, 2019, pp. 16-25.  Disponible en ligne : http://www.gem-plus.eu/fr/nos-actions/etudes/ [consultée le 5 novembre 2020]

[9] GEM+, Pour un multilinguisme juste et effectif dans les institutions de l’Union européenne, 2019, p.5.  Disponible en ligne : http://www.gem-plus.eu/fr/nos-actions/etudes/ [consultée le 5 novembre 2020]

[10] Pour des données générales sur l’UE : Site de l’Union européenne europa.eu, “Vivre dans l’UE”, dernière publication le 6 août 2020 :

[11] Élèves apprenant une langue étrangère, tous niveaux d’étude confondus, dans les 27 pays de l’UE.

[12] Eurostat, “Élèves par niveau d’étude et langue étrangère moderne étudiée – nombres absolus et en % des élèves par langue étrangère” (code des données en ligne: EDUC_UOE_LANG01), chiffres de 2018. Disponibles : https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/EDUC_UOE_LANG01__custom_134420/default/table

Attention : les données concernant certains Etats sont parfois signalées comme “non applicables”, faussant les données exactes sur le nombre absolu d’élèves. Cependant, elles permettent d’avoir une assez bonne idée de la tendance générale.

[13] Site de l’Union européenne europa.eu, “Vivre dans l’UE”, dernière publication le 6 août 2020 :

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